L'Œuvre du mois


mai 2021 Beaux-arts

Arrachage de César

Ouverte en mars 2021 au Musée d’art de Pully, l’exposition Abstractions plurielles, 1950-19801 présente plus de 70 œuvres réalisées par près de 40 artistes qui ont marqué l’art abstrait de la deuxième moitié du XXe siècle. Tirée des collections de la Fondation Gandur pour l’Art qui en assure le commissariat, elle est articulée en huit sections dans les onze salles du musée.  Elle permet de saisir l’évolution et les différentes formes que prend l’abstraction européenne durant près de quatre décennies, avec quelques œuvres d’artistes nord-américains en contrepoint. De manière peut-être un peu surprenante, une œuvre de César (fig. 1), l’une des figures du Nouveau Réalisme, trouve pleinement sa place dans le parcours de l’exposition (fig. 2). Son Arrachage de 1962 côtoie en effet des œuvres sur papier de Jean Dubuffet, d’Henri Michaux et de Pierre Soulages dans une section intitulée Expérimentations graphiques.

César (César Baldaccini, dit) (Marseille, 1921 – Paris, 1998)
Arrachage
1962
Arrachage de papier enduit d’encre de Chine marouflé sur toile
Signé « Cesar / Cesar » en bas à droite ; annoté « Collec Jean Ferrero / nice / France » au dos de la toile
120,2 x 80,2 cm
FGA-BA-CESAR-0004

Provenance
Collection Jean Ferrero, Nice
Galerie Dominion, Montréal
Demisch Danant, New York, 2018

Fig.1 - César (César Baldaccini, dit) (Marseille, 1921 – Paris, 1998), Arrachage, 1962, Arrachage de papier enduit d’encre de Chine marouflé sur toile, 120,2 x 80,2 cm, FGA-BA-CESAR-0004 © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : André Morin © SBJ / 2021, ProLitteris, Zurich
Fig. 2 - Vue de l’exposition Abstractions plurielles, 1950-1980 au Musée d’art de Pully © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Lucas Olivet © SBJ / 2021, ProLitteris, Zurich

Les Arrachages

Plus connu pour ses fers soudés (fig. 3), ses compressions ou ses expansions dont plusieurs exemplaires ont rejoint la Fondation depuis la première acquisition d’une œuvre de l’artiste en 2012, César a également réalisé de nombreuses œuvres sur papier2. Il commence ses Arrachages de manière assez précoce, juste avant le milieu des années 1950, alors qu’il consacre l’essentiel de sa production au fer soudé durant la période dite des Figures, des Animaux imaginaires et des Reliefs3. Il ne réalise toutefois que deux Arrachages entre 1954 et 1955 avant de systématiser cette technique à la fin des années 1950, produisant la majorité d’entre eux de 1959 à 1962. Ce serait lors d’un séjour à l’hôpital où il est confiné dans son lit qu’il dessine pour occuper le temps et qu’il fait également une série d’expérimentations avec les matériaux dont il dispose4. Il travaille notamment avec des pansements et des bandages adhésifs qu’il applique sur des feuilles de papier couvertes d’encre avant de les retirer. Le décollage de l’adhésif, qui emporte avec lui une partie de l’encre, laisse alors apparaître des touches allongées et mouchetées. Dans la préface du catalogue de la première exposition d’œuvres sur papier de César à la Galleria Apollinaire de Milan en 1962, le critique d’art français Pierre Restany souligne la cohérence de la série d’arrachages et rappelle « qu’il ne faut pas considérer les dessins de César comme un aspect mineur, anecdotique et particulier de sa carrière »5. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ce pan du travail de l’artiste était pourtant absent de la dernière rétrospective de l’artiste au Centre Pompidou à Paris en 2017-20186, tranchant notamment avec l’exposition du Jeu de Paume deux décennies plus tôt, qui en présentait une série, inscrivant pleinement cet aspect de sa production dans ses recherches plastiques7. Pour l’instigateur du Nouveau Réalisme, « [l]es dessins de 1961 sont des décollages, au plein sens du terme. Après avoir encré la feuille, César y applique des morceaux de papier collant qu’il arrache aussitôt. La trace du papier suffit à rendre cette ‘touche’ caractéristique, rectangulaire et allongée, qui apparait suivant le procédé d’encrage, en grisé plus faible ou en noir plus intense »8.

Fig.3 - César, Relief tôle klaxon, 1962, Fer soudé et tôle peinte, 200 x 220 x 40 cm, FGA-BA-CESAR-0003 © Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois © SBJ / 2021, ProLitteris, Zurich

Appropriation de la matière

Si ses confrères affichistes comme Raymond Hains, Jacques Villeglé ou François Dufrêne se sont intéressés aux affiches, posant en creux un regard critique sur l’avènement de la société de consommation, César reste plus proche de l’abstraction avec ses œuvres sur papier du début des années 1960, à l’instar de son ami Arman dont les œuvres abstraites comme les Cachets, exposés trois ans plus tôt dans la même galerie milanaise, ou les Allures d’objets illustrent également l’évolution de l’artiste avant ses Accumulations. Mais au contraire des affiches lacérées des premiers, que d’aucuns appellent « décollages » car les affichistes les décollent des murs de la ville, les Arrachages de César sont d’une autre nature et sont plus proches de la sculpture qu’il n’y paraît au premier abord. Comme l’écrit Pierre Restany, les Arrachages du tournant des années 1960 rappellent les fers soudés que l’artiste continue à produire. « Par ce procédé du décollage, César demeure dans l’univers technique du sculpteur. Il ne dessine pas à proprement parler : il modèle pour ainsi dire son espace en touches rapides, immédiates, et définitives. Chaque collage et arrachage successif correspond dans le détail de l’élaboration aux critères d’instantanéité de la soudure d’un élément métallique, qui vient s’ajouter aux autres et s’incorporer à l’ensemble »9. L’Arrachage de 1962 peut également être rapproché de l’Agrafage (fig. 4) de l’artiste réalisé une année plus tôt. Formée de lattes de bois peintes, vernies et agrafées sur un panneau de contreplaqué, cette œuvre reprend en partie un même langage, le jeu sur la matérialité l’apparentant encore plus à la sculpture. Au travers de ses œuvres sur papier, César semble ainsi poursuivre ses réflexions plastiques initiées plus tôt, en modelant l’espace pourtant en deux dimensions du papier. En effet, ces « décollages de papiers gommés préalablement encrés, évoquent, par la répétition caractéristique des touches rectangulaires la série antérieure des ‘plaques’ (1959), sculptures frappantes par leur tendance à la bidimensionnalité »10.

Fig. 4 - César, Agrafage , 1961, Lattes de bois peintes et vernies, agrafées sur panneau de contreplaqué, 127 x 55 x 13 cm, FGA-BA-CESAR-0002 © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographer : André Morin © SBJ / 2021, ProLitteris, Zurich
Fig. 5 - César, Expansion n° 5, 1970, Polyuréthane stratifié et laqué, 206 x 120 x 107 cm, FGA-BA-CESAR-0008 © Galerie Georges-Philippe & Nathalie Vallois © SBJ / 2021, ProLitteris, Zurich

Alors que les Plaques recherchent la planéité à travers une apparente tridimensionnalité, les Arrachages trouvent la profondeur sur une surface plate. Ces œuvres sur papier ne sont pas des esquisses réalisées en vue de sculptures, mais des tentatives véritablement originales d’aborder le pictural par le biais des méthodes de la sculpture. Pour Pierre Restany qui le souligne justement, « [l]es dessins de sculpteurs ont toujours, plus ou moins, l’allure de confidences. C’est ce qui en fait le charme, le secret et aussi l’ambiguïté. Car dans le fond le dessin pour un sculpteur est une sorte de gageure qui consiste à transposer dans l’univers de la bidimensionnalité des problèmes qui sont de l’ordre de la tridimensionnalité »11. Comme toute la pratique artistique de César, des fers soudés aux expansions (fig. 5), les Arrachages relèvent de l’expérimentation. Loin des appropriations que représentent les compressions, ils expriment la volonté constante de l’artiste de créer. César n’hésite en effet jamais à faire évoluer sa technique et à utiliser de nouveaux matériaux. Souder, compresser, arracher ou dilater sont pour lui différentes manières de repousser les limites de ses recherches formelles et de développer un langage pictural et sculptural propre.

Yan Schubert
Conservateur collection beaux-arts
Fondation Gandur pour l’Art, Genève, mai 2021

 

Notes et références

  1. Il s’agit en fait du titre du catalogue qui accompagne l’exposition intitulée Calder, Soulages, Vasarely… Abstractions plurielles, 1950-1980, Collection de la Fondation Gandur pour l’Art. Elle est présentée du 2 mars au 21 novembre 2021.
  2. Durand-Ruel, Denyse, César, Catalogue raisonné, volume 1, 1947-1964, Paris, Éditions de la Différence, 1994.
  3. Une œuvre de cette période intitulée Panneau relief (1955) vient de rejoindre le Musée national Centre d’art Reina Sofía de Madrid pour un prêt à long terme avec une quinzaine d’autres œuvres de la Fondation.
  4. Voir le livret d’exposition de la galerie Demisch Danant édité pour le salon Art+Design de New York en 2017.
  5. Restany, Pierre, Cesar et le dessin, les confidences d’un grand sculpteur, catalogue d’exposition [Milan, Galleria Apollinaire, 05.1962], Milan, edizioni apollinaire, 1962, n. p.
  6. Voir Blistène, Bernard ; Ajac, Bénédicte (dir.), César, La rétrospective, catalogue d'exposition [Paris, Centre Pompidou, 13.12.2017 – 26.03.2018], Paris, Éditions du Centre Pompidou, 2017.
  7. Voir César, catalogue d’exposition, [Paris, Galerie nationale du Jeu de Paume, 10.06 – 19.10.1997], Paris, Gallimard ; éditions du Jeu de Paume ; Réunion des musées nationaux, 1997, p. 96-101 notamment.
  8. Restany, Pierre, Cesar et le dessin, op. cit., n. p.
  9. Idem.
  10. Restany, Pierre, Les Nouveaux Réalistes, Un manifeste de la nouvelle peinture, Paris, Éditions Planète, 1968, p. 147.
  11. Restany, Pierre, Cesar et le dessin, op. cit., n. p.

Bibliographie

César, expériences graphiques, catalogue d’exposition [César, les inédits, Collection Jean Ferrero, Cannes, Centre d’art La Malmaison, 02.07 – 27.09.2015], Marseille, Arnaud Bizalion éditeur, 2015, repr. coul. p. 14

Durand-Ruel, Denyse, César, Catalogue raisonné, volume 1, 1947-1964, Paris, Éditions de la Différence, 1994, listé p. 376 et 441, n° 493, repr. n/b p. 377

Schubert, Yan (dir.), Abstractions plurielles 1950-1980, catalogue d'exposition [Pully, Musée d'art de Pully, 02.03 – 21.11.2021], Genève, Fondation Gandur pour l'Art, 2021, repr. coul. p. 57

À voir également