L'Œuvre du mois


juin 2021 Arts décoratifs

Horloge automate « au lion »

Témoignage du génie des horlogers et des orfèvres de la Renaissance tardive établis au sud de l’Allemagne, cette petite pendule de table, surmontée d’un automate en forme de lion dressé, est le fruit d’une double fascination ancestrale, pour la reproduction du mouvement vivant et pour la mesure (et donc la maîtrise) du temps. À ce titre, elle est un objet de collection par excellence, en tant que « merveille » scientifique et artistique.

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Horloge automate « au lion »
Vers 1630
Allemagne du Sud
Structure en chêne et poirier ; bronze doré, bois peint, argent, ébène et verre
30 x 21 x 13,7 cm
FGA-AD-HORLO-0012

Provenance
Collection des Marquis et Grands Ducs de Baden, Neues Schloss, Baden-Baden
Sotheby's, Londres, 6 juillet 2011, lot n° 9

Fig. 1 - © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Thierry Ollivier

L’essor des horloges à automates

Les premiers automates connus, basés sur un mécanisme hydraulique, ont été créés à Alexandrie autour du Ier siècle de notre ère. Le savoir des ingénieurs s’est ensuite transmis aux savants byzantins, puis perses et arabes, qui en perfectionnèrent le principe. L’un d’eux, Al-Djazari (1136-1206), au service du sultan de Diyarbakir, rassembla les connaissances relatives à ce sujet dans un ouvrage resté célèbre : le Livre de la connaissance des procédés mécaniques, qui décrivait notamment une spectaculaire clepsydre à automate figurant un éléphant grandeur nature monté par divers personnages mobiles.

Participant au caractère merveilleux des rares récits de voyage du Moyen Âge, ces automates fascinèrent les Occidentaux, qui entreprirent à leur tour de tenter l’expérience. Au XVe siècle, les ducs de Bourgogne étaient ainsi friands d’automates et de sculptures articulées à l’aide de mécanismes hydrauliques, puis mécaniques, tels ceux qui animèrent le fameux banquet du Vœu du Faisan, en 14541. En parallèle, les premières horloges mécaniques firent leur apparition en Europe au cours du XIVe siècle avec les Jacquemarts, ces figures articulées des clochers et beffrois qui sonnaient les heures avec leur marteau. En témoigne le coq de l’horloge astronomique de la cathédrale de Strasbourg, qui chantait en battant des ailes, conservé aujourd’hui au Musée des arts décoratifs de Strasbourg. Réalisé vers 1352, il s’agit du plus ancien automate mû par un mouvement d’horlogerie conservé en Europe.

Vers 1500 intervint une invention décisive pour les progrès de l’horlogerie : celle du ressort qui, désormais utilisé comme organe moteur du mouvement des horloges, libère celles-ci de la présence du poids qui faisait fonctionner le mécanisme. À partir de la Renaissance, tous les formats d’horloges deviennent ainsi possibles, de l’objet domestique à la montre-bijou. L’horloge de table connaît son heure de gloire, sous forme de simples pendules carrées (fig. 2) ou plus ornementées (fig. 3). Au tournant du XVIIe siècle, elle se complexifie, tant du point de vue du mécanisme que du décor, adoptant la forme d’architectures miniatures (fig. 4), ou accueillant un automate, telle cette petite pendule ornée d’un lion dressé sur ses pattes postérieures.

Fig. 2 - © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Thierry Ollivier
Fig. 3 - © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Thierry Ollivier
Fig. 4 - © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Thierry Ollivier

Orfèvres et horlogers : l’alliance des génies

À Nuremberg et Augsbourg, les deux centres artistiques majeurs du Saint-Empire romain germanique particulièrement réputés pour leur travail du métal, les meilleurs horlogers s’associent alors aux orfèvres pour produire des objets spectaculaires, aussi ludiques que perfectionnés. L’horloger met au point le mécanisme, qui, basé sur le jeu des ressorts, fait fonctionner de pair la pendule et l’automate, tandis que l’orfèvre conçoit et réalise, avec le fondeur, la figurine animée. La confection de la caisse recevant le mécanisme est quant à elle confiée à un ébéniste.

Fig. 6 - © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Thierry Ollivier

L’horloge au lion de la Fondation Gandur pour l’Art est ainsi pourvue d’un mécanisme abrité dans un boîtier de forme octogonale moulurée ; orné d’un placage d’ébène sur une structure en chêne et poirier, et surmonté d’une plateforme gravée de croisillons, il est pourvu de petites ouvertures vitrées rectangulaires laissant percevoir le mouvement, dont certains éléments apparaissent également sous la base (fig. 5).

Fig. 5 - © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Thierry Ollivier
Fig. 6 - © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Thierry Ollivier

Le lion tient entre ses pattes avant un cadran vertical orné de cuirs enroulés, qui marque les heures, tandis qu’un second cadran horizontal inséré dans la plateforme, plus petit, et dont l’aiguille a disparu, devait marquer les quarts. Le tube vertical reliant l’animal à la base permet de l’associer au mécanisme et de lui donner vie : ses yeux en bois peint roulent au rythme du balancier, et sa mâchoire inférieure articulée s’ouvre à chaque heure, qui est sonnée grâce au mouvement de sa langue métallique actionnée par un ressort. L’arrière de sa tête, amovible, donne accès au mécanisme (fig. 6).

Malgré son caractère articulé, ce lion, comme la plupart des figurines, à l’effigie humaine ou animale, abritant un automate, constitue également une véritable petite statuette en bronze doré et ciselé.

S’il montre la fructueuse association de corps de métiers différents, cet objet révèle aussi indirectement les travers et les difficultés d’une telle collaboration. À Augsbourg notamment, les orfèvres furent habilités à partir de 1603 à vendre des horloges, privilège tenu jusque-là par les horlogers, tandis que ces derniers prirent aussi l’habitude de réaliser leurs automates à partir d’éléments indépendants, vraisemblablement produits en série : socles en ébène ou bois noirci, plateformes en bronze doré, voire figurines elles-mêmes2. Tel est vraisemblablement le cas du lion de la pendule de la Fondation Gandur pour l’Art.

L’automate au lion : un « best-seller »

Parmi les horloges à automates produites dans le Sud de l’Allemagne au cours de la première moitié du XVIIe siècle, la pendule au lion semble en effet avoir été le modèle le plus populaire – un succès sans doute à mettre en relation avec le symbole héraldique ornant le blason de la Bavière, qui figure justement un lion debout, dont la queue dressée s’enroule en un S élégant. (fig. 7). On connaît ainsi une quinzaine d’horloges à automate pourvues de cette statuette de lion dressé, qui ont été produites entre 1620 et 1670. La plupart sont signées, telles la pendule de Carol (Karl) Schmidt (v. 1590-1635-36) conservée au Metropolitan Museum of Art, à New York (fig. 8), celle de Christoff Haug, datée de 1622 (Munich, Deutsches Museum) ou encore celle de Caspar Pfaff, réalisée vers 1630-35 (Augsbourg, Maximilian Museum)3.  De plus, les boîtiers en ébène produits à Augsbourg portent, à partir de 1625 environ, la marque « EBEN » pour garantir la qualité du matériau utilisé4.

Ayant vraisemblablement perdu ses attributs (couronne et drapeau), l’exemplaire de la Fondation Gandur pour l’Art ne porte quant à lui aucune date, marque, ou signature. Compte tenu de la multiplicité des modèles connus, signés de différentes mains, il est donc impossible de le rattacher à un horloger ou à un orfèvre particulier, ni même à un centre de production. Si nombre de ces modèles portent le poinçon en forme de pomme de pin d’Augsbourg, le N de Nuremberg se rencontre également. L’absence de date plaide pour une réalisation relativement précoce, mais la qualité assez moyenne de la ciselure, qui évoque le pelage du fauve de façon plutôt sommaire, laisse penser qu’il s’agirait d’une production légèrement secondaire, de semi-luxe – ce que l’absence de signature tend également à corroborer.

Fig. 7 - © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Thierry Ollivier
Fig. 8 - © New York, Metropolitan Museum of Art. Libre de droit

Un objet de collection

Étant rattachée à un modèle particulièrement prisé au sein de cette production, l’horloge de de la Fondation Gandur pour l’Art offre justement un témoignage des plus intéressants quant au goût alors répandu parmi les cours germaniques. La vogue de ces horloges à automates est en effet typique d’un goût croissant pour la collection chez les puissants au tournant du XVIIe siècle.

Alliant la mesure du temps, la mise en action des membres – même réduite comme ici au mouvement des yeux et de la mâchoire – et l’animation sonore, ces horloges à automates offrent un divertissement particulièrement spectaculaire, destiné à provoquer l’émerveillement. Relevant d’une forme de magie démiurgique grâce à la perfection des savoir-faire mis en œuvre, elles sont notamment exhibées lors des banquets et réceptions, amusant les convives et renforçant le prestige de leur propriétaire. En raison de leur préciosité et en tant que reflet de la haute technicité des artisans du Saint-Empire, elles sont également offertes en cadeaux diplomatiques. Dès le milieu du XVIe siècle, les horloges forment ainsi une part notable du tribut annuel payé par les Autrichiens à Soliman le Magnifique, dixième sultan de la dynastie ottomane5.

Elles constituent aussi des objets de collection en tant quel tels, ayant toute leur place dans les Kunst- et Wunderkammer des cours germaniques et cabinets de curiosités européens qui se développent à la Renaissance tardive. À l’instar de bien d’autres horloges à automates, la pendule au lion de la Fondation Gandur pour l’Art se présente bien comme une véritable « curiosité » : elle peut être considérée comme appartenant à la fois à l’ordre des artificalia, en tant que production emblématique du génie humain, et à l’ordre des exotica, sous-catégorie des naturalia, en raison du choix de l’animal représenté, issu de la faune sauvage extra-européenne. La popularité particulière du modèle d’automate au lion renvoie ainsi également à une fascination croissante pour l’ailleurs, déclenchée par les grandes découvertes et l’arrivée plus importante de marchandises de provenance « exotique6 », bientôt acheminées depuis trois continents différents.

Il fait écho au succès rencontré parallèlement par les représentations de dromadaires, singes ou éléphants sur les horloges à automates7, ou même celles des habitants des autres continents, également réduits au rang de « curiosités exotiques », tel les dignitaires turcs ou le jeune Africain qui indique les heures marquées à la circonférence d’une sphère pivotante, sur une autre pendule du début du XVIIe siècle, également conservée par la Fondation Gandur pour l’Art (fig. 9).

S’il est difficile, aujourd’hui, de dissocier de telles images d’un contexte idéologique et économique ayant majoritairement reposé sur l’exploitation de certaines populations, l’existence de telles représentations sur un objet de ce type reflète avant tout la volonté de proposer dans ces cabinets un condensé du monde et des savoirs dans une ambition totalisante. Par son iconographie, puisant volontiers à un univers exotique, et par son caractère animé, une horloge telle que la pendule au lion, accède à son tour doublement au rang de merveille et offre, à ce titre, un exemple symptomatique d’une telle ambition. 

Fig. 9 - © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Thierry Ollivier

L’horloge au lion de la Fondation Gandur pour l’Art a appartenu jusqu’en 2011 aux collections des marquis et grands-ducs de Baden, conservées dans le Neues Schloss de Baden-Baden. Elle ne fit pas partie de la vente historique de la collection, dispersée en 19958, ce qui tendrait à montrer l’attachement singulier héréditaire que lui vouaient ses propriétaires et la valeur sans doute symbolique qu’ils lui accordaient.

 

 Dr. Fabienne Fravalo
Conservatrice de la collection arts décoratifs
Genève, juin 2021

Notes et références

  1. Le banquet du Vœu du Faisan, organisé à Lille le 17 février 1454 par le duc de Bourgogne Philippe le Bon et son fils, Charles le Téméraire, célébra la décision de partir délivrer Byzance des troupes du sultan Mehmet II. Si la croisade n’eut jamais lieu, les récits du banquet mirent l’accent sur sa magnificence particulièrement extravagante.
  2. Cf. Kugel, Alexis, Un bestiaire mécanique. Horloges à automates de la Renaissance 1580-1640, Paris, J. Kugel / Éditions Monelle Hayot, 2016.
  3. Cf. Kugel, Alexis, Un bestiaire mécanique.
  4. Roberts, Derek, Mystery, Novelty and Fantasy Clocks, Atglen, Schiffer Publishing, 1999, p. 33.
  5. Kugel, Alexis, Un bestiaire mécanique, p. 40.
  6. Cf. Fléchet, Anaïs, « L’exotisme comme objet d’histoire », Hypothèses, n° 11, 2008 /1, p. 15-26 [disponible en ligne :] https://www.cairn.info/revue-hypotheses-2008-1-page-15.htm, consulté le 4 mai 2021.
  7. Cf. par exemple : Kugel, Alexis, Un bestiaire mécanique, cat. n° 14, p. 124-127, cat. n° 15, p. 128-130, cat. n° 18, p. 142-145, cat. n° 22, p. 158-161.
  8. Accomplie sous le marteau de Sotheby’s, la vente de la collection des margraves de Baden, comprenant 7000 lots, s’est déroulée du 5 au 21 octobre 1995.

Bibliographie

Chapuis, Alfred ; Droz, Edmond, Les automates, figures artificielles d’hommes et d’animaux. Histoire et technique, Neuchâtel, Éditions du Griffon, 1949.

Clare, Vincent et al., European Clocks and Watches: in the Metropolitan Museum of Art: Highlights of the Collection, New York, The Metropolitan Museum of Art, 2015.

Fléchet, Anaïs, « L’exotisme comme objet d’histoire », Hypothèses, n° 11, 2008 /1, p. 15-26 [disponible en ligne :] https://www.cairn.info/revue-hypotheses-2008-1-page-15.htm, consulté le 4 mai 2021.

Klaus, Maurice, Die deutsche Räderuhr: zur Kunst und Technik des mechanischen Zeitmessers im deutschen Sprachraum, Munich, C.H. Beck, 1976.

Kugel, Alexis, Un bestiaire mécanique. Horloges à automates de la Renaissance 1580-1640, Paris, J. Kugel / Éditions Monelle Hayot, 2016.

Lévy, Bertrand, « Les racines culturelles de l’exotisme à la Renaissance européenne », Le Globe, Revue genevoise de géographie, tome 148, 2008, L’exotisme, p. 31-45 [disponible en ligne :] https://www.persee.fr/doc/globe_0398-3412_2008_num_148_1_1538, consulté le 4 mai 2021.

Roberts, Derek, Mystery, Novelty and Fantasy Clocks, Atglen, Schiffer Publishing, 1999.

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