L'Œuvre du mois


février 2024 Beaux-arts

Le Homard amoureux II d’Évelyne Axell

Réalisé en 1968, Le Homard amoureux II est une œuvre réunissant les sujets de prédilection et les intérêts d’Évelyne Axell : féminité, érotisme et utilisation de nouveaux matériaux. Figure féminine du pop art, elle a insufflé, en très peu de temps, une vision féministe à ce mouvement en Europe, affirmant dans ses tableaux une sexualité émancipée. Elle a sublimé les luttes politiques et sociales de son époque relatives à la libération de la femme, mêlant de façon ludique couleurs vives et silhouettes sensuelles.

Voir l'œuvre dans la collection

Évelyne Axell (Namur, 1935 – Zwijnaarde, 1972)
Le Homard amoureux II
1968
Peinture à l’huile synthétique, panneau de Clartex et fil de fer
203,5 x 154,4 x 5,4 cm
FGA-BA-AXELL-0001

Provenance
Famille de l'artiste
Musée d'Ixelles, Bruxelles, 1986-2006 (dépôt)
Galerie Antoine Laurentin, Bruxelles, 2018

Expositions
Évelyne Axell, Bruxelles, Palais des Beaux-Arts, 12.05 – 18.06.1978
Évelyne Axell et les années 60, Un frisson de vie, Bruxelles, Musée d'Ixelles, 10.10 – 14.12.1997
Évelyne Axell en de jaren '60. Het ruisen van het leven, Ostende, PMMK, 07.08 – 26.09.1999
Évelyne Axell, 1935-1972. Die belgische Amazon der Pop Art, Berlin, Fernsehturm, 26.01 – 25.02.2006
Évelyne Axell. Du viol d'Ingres au retour de Tarzan, Clermont-Ferrand, Musée d'art Roger-Quilliot, 19.05 – 10.09.2006
The Sixties Seen by Évelyne Axell, Bruxelles, Galerie Patrick Derom, 04.10 – 18.11.2006
The 60s and the 70s in Belgium, Bruxelles, Galerie Antoine Laurentin, 19 – 22.04.2018

© Crédit photographique : Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : André Morin © 2023, ProLitteris, Zurich

De comédienne à peintre

Après une brève carrière à la télévision, d’abord comme actrice1, puis comme présentatrice, elle décide de se consacrer entièrement à la peinture dès 1964. Autodidacte, elle trouve en René Magritte son mentor qui lui donne quelques cours et commente son travail. L’œuvre d’Évelyne Axell s’inscrit pleinement dans les années 1960, une période extrêmement féconde et innovante, où une partie de la jeunesse vit à l’heure du « pop ». Ce frisson de la vie est au cœur de ses recherches qui en sont l’expression directe : elle expérimente des procédés nouveaux qui lui sont propres, comme le travail du plastique, du plexiglas et du formica, dans des couleurs vives et translucides pour retranscrire des sujets qui la touchent profondément comme le féminisme et l’émancipation sexuelle. Sa carrière prend fin prématurément en 1972, dans un accident de voiture mortel survenu alors qu’elle n’avait que 37 ans.

Pop art au Plat Pays

En Belgique, tout comme dans le reste de l’Europe, alors que l’art d’après-guerre est dominé par l’expressionnisme et l’abstraction, le pop art anglo-saxon souffle un vent nouveau sur le paysage artistique et sort les peintres de leur relative léthargie2. Le pop art interroge alors la nouvelle génération d’artistes belges, inspirée par cette liberté d’expression naissante leur permettant de s’engager sur des chemins artistiques novateurs. Il faudra attendre l’ouverture de l’exposition Pop Art, Nouveau réalisme, etc.3 au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles en 1965 pour voir une véritable exposition pop mettant en avant des artistes belges, tels que Pol Mara et Paul van Hoeydonck, aux côtés des Nouveaux Réalistes français et des artistes pop anglais et américains4. Optant d’emblée pour un retour à l’image basée sur le vocabulaire du pop art, Évelyne Axell cherche la modernité dans les formes, les couleurs et les matériaux. Elle commence à vendre ses premières œuvres à des collectionneurs belges avant d’être invitée au Palais des Beaux-Arts de Bruxelles en 1967 pour sa première exposition individuelle5. En 1970, elle participe à l’exposition Pop Art, Nouveau Réalisme, Nieuwe Figuratie à Knokke-le-Zoute et l’année suivante, elle tient sa deuxième exposition personnelle au Palais des Beaux-Arts qui sera également la dernière.

Femmes, femmes, femmes

Évelyne Axell est une artiste engagée et féministe qui se bat contre les préjugés attribués aux femmes. Les revendications du Women’s Lib6 changent radicalement l’opinion qu’elle a du rôle de la femme dans la société des années 1960. Elle s’engage aussi auprès du comité de soutien belge à Angela Davis7 – engagement qu’elle traduira dans son œuvre Joli mois de mai de 19708.

Symbole d’une sexualité émancipée, la femme dépeinte par Évelyne Axell, souvent représentée sous les traits d’une pin-up, sert avant tout à protester contre le statut et l’image de la femme dans une société encore très corsetée. Elle va même plus loin en conférant au nu féminin un rôle prépondérant chargé d’érotisme et dont les courbes sont une inspiration directe de sa propre image9. « L’art pour Évelyne Axell n’est pas une activité extérieure à soi-même, […] [c’]est une manière de vivre, d’agir, de penser et donc de peindre qui ne se distingue pas du comportement quotidien »10.

Lutte amoureuse

Fig. 2 Évelyne Axell, Le Homard amoureux, 1967, acrylique sur toile et sur panneau, 150 x 150 cm, collection particulière, Belgique.

Le Homard amoureux II est réalisé en 1968, un an après sa première version du Homard amoureux (fig. 2). Sur la gauche de l’œuvre, occupant une large partie de la surface peinte, un homard géant enlace un corps féminin nu. La femme est esquissée par les contours d’une silhouette représentée de dos. Seule la partie inférieure de son corps est visible, allant des hanches jusqu’aux pieds. Les courbes sensuelles de cette femme sont dépeintes à l’identique dans d’autres œuvres de la même année, comme Les Gants rouges11 et le Cercle vicieux rouge (fig. 3).

Ce tableau s’inscrit dans un travail empreint de sensualité féminine en un temps de combats pour les droits des femmes et la révolution sexuelle. Cette lutte est symbolisée par l’étreinte dévorante du homard. Il domine par sa taille démesurée – renforçant le caractère inattendu de cet enlacement –, par son emprise et ses couleurs flamboyantes révélatrices de sa passion pour l’être aimé. Il s’impose aussi par la place qu’il occupe sur toute la surface peinte puisque la partie droite est également envahie par ses antennes. Elles sont en effet placées dans un mouvement circulaire allant jusqu’à épouser le bord droit de la toile. Initialement, l’artiste leur avait donné une trajectoire plus sinueuse comme l’évoque une photographie prise par Évelyne Axell en 1968 sur la terrasse de son atelier (fig. 4). Plusieurs traces laissées par le fil de fer et les agrafes, matérialisant les antennes du crustacé, sont perceptibles et démontrent que les entortillements du début ont laissé place à un mouvement plus harmonieux.

Fig. 3 Évelyne Axell, Cercle vicieux rouge, 1968, peinture aérosol sur Clartex cloué sur panneau de formica et bois, diam. 101 cm, collection particulière, Belgique.
Fig. 4 Le Homard amoureux II présenté à l’envers sur la terrasse de l’atelier d’Évelyne Axell en 1968.

Le contraste et la dualité entre les deux protagonistes sont saisissants. Les couleurs rouge et orange éclatantes du homard tranchent radicalement avec la teinte cuivrée et plutôt terne du corps féminin qui se fond dans le reste de la toile. Le jeu de pouvoir dominant-dominé est équivoque. Pourtant, le titre du tableau vient radicalement inverser ce mécanisme. C’est le homard qui est amoureux, et non la femme, plaçant celui-ci dans une position de fragilité et d’abandon dans le rapport amoureux. La figure féminine, bien que prisonnière des pinces du crustacé, a le pouvoir de dire non et de passer à autre chose. Ce qu’elle fera très probablement puisqu’à la question : « Qui sera le vainqueur dans cette lutte amoureuse ? » Axell répond : « La femme. Car après l’amour, elle dégustera le homard »12.

C’est le homard qui est amoureux, et non la femme, plaçant celui-ci dans une position de fragilité et d’abandon dans le rapport amoureux. La figure féminine, bien que prisonnière des pinces du crustacé, a le pouvoir de dire non et de passer à autre chose.

La Vénus aux plastiques

Dans les années 1960, alors que la plupart des artistes belges restent marqués par l’abstraction, Évelyne Axell est l’une des premières à se lancer dans la figuration. Les couleurs projetées sont vives, son approche des matériaux est originale et expérimentale. Elle intègre très vite à ses compositions du plastique, des fourrures synthétiques, de la peinture acrylique ou de l’émail de voiture. Elle devient Axell, la Vénus aux plastiques13 avec une dynamique définitivement pop.

Elle explore l’utilisation de ces nouveaux matériaux qui lui offrent de nombreuses possibilités techniques, artistiques et esthétiques. À la différence de sa première version du Homard amoureux, Évelyne Axell décide de représenter son homard en Clartex, un panneau de fibres de verre de résine à base de polyester, qu’elle découvre en 1967. Elle peut ainsi jouer avec un aspect plus sculptural de son travail. D’abord avec les transparences en superposant les découpes de formes puis avec les volumes aplatis en privilégiant la ligne plutôt que la gestualité de la touche et les empâtements propres aux artistes abstraits. En utilisant le plastique, devenu facile d’accès dans les commerces, c’est une façon pour elle de se démarquer de la dominance masculine et d’impulser une nouvelle forme d’expression. Axell choisit de prendre une voie innovante, vierge de tout appareil critique et en dehors des traditions14.

« Homardise » au féminin

Avec cette toile, Axell continue un bestiaire d’un genre singulier, basé sur le homard, qui commence en 1967 avec son tondo Cœur pincé et qui s’achève rapidement avec Le Jour où les homards… réalisé l’année suivante15. Cette « homardise » passagère laisse place dans les années 1970-1972 à une vision édénique de la nature, avec un bestiaire plus classique composé de singes, d’éléphants et d’oiseaux16.

Mais c’est avant tout des femmes, de la féminité et de la sensualité dont traite l’œuvre d’Axell. Une œuvre charnelle voire érotique, résolument provoquante, en résonance avec son époque : celle de la libération des mœurs, des carcans de pensée, des corps et des tabous. Axell était libre et courageuse d’évoluer dans un monde dominé par les hommes, de critiquer le patriarcat et d’y affirmer sa féminité et son hédonisme. À sa manière, elle a lutté pour l’indépendance des femmes et son œuvre reste encore aujourd'hui très évocatrice par son iconographie transgressive, son féminisme et sa vision utopique17.

 

Anne-Valérie Ecoffey
Assistante conservatrice collection beaux-arts
Fondation Gandur pour l’Art, février 2024

Notes et références

  1. JEAN, Antoine, Le crocodile en peluche, Bruxelles, 1963, 174 min. Film écrit par Évelyne Axell, qui tient le rôle féminin principal, et réalisé par son époux, Jean Antoine.
  2. JACOBS, Carl, Pop Art in Belgium!, catalogue d'exposition [Bruxelles, ING Art Center, 15.10.2015 – 14.02.2016], Bruxelles, ING Belgium ; Fonds Mercator, 2015, p. 4.
  3. Il s’agit de la version belge de l’exposition Nieuwe realisten au Gemeentemuseum de la Haye en 1964. Nieuwe realisten, catalogue d’exposition [La Haye, Gemeentemuseum, 24.06 – 30.08.1964], La Haye, Haags Gemeentemuseum, 1964.
  4. DE LONGRÉE, Isabelle, The 60s & 70s in Belgium, catalogue d'exposition [Bruxelles, Galerie Laurentin, 13.04 – 17.06.2018], Bruxelles, Galerie Laurentin, 2018, p. 44.
  5. JACOBS, Carl, op. cit., p. 52.
  6. Le Women’s Liberation Movement (Mouvement de libération des femmes) est un mouvement créé aux États-Unis dans les années 1960 par des femmes qui protestent contre toutes les formes de sexisme et de discrimination dont elles sont victimes et réclament l’égalité des droits avec les hommes.
  7. Voir également à ce sujet la notice de l'œuvre du mois de la Fondation Gandur pour l'Art de Lucie Pfeiffer, Ivan Messac, Black Panther, Tigre de papier, publié en mars 2023.
  8. Collection du Mu.Zee à Ostende, numéro d’inventaire K000521 : https://www.muzee.be/nl/collectie-1/joli-mois-de-mai
  9. DECAN, Liesbeth, Axelleration : Évelyne Axell, 1964-1972, Bruxelles, Lannoo, 2011, p. 17.
  10. WILSON, Sarah, et al., Évelyne Axell, From Pop Art to Paradise / Le Pop Art jusqu’au paradis, catalogue d’exposition [Namur, Musée Félicien Rops, Maison de la Culture de la Province de Namur et Galerie Détour à Jambes, 08.09 – 24.10.2004], Paris, Somogy éditions d’art, 2004, p. 46.
  11. ROUX, Nathalie (dir.), Évelyne Axell. Du viol d’Ingres au retour de Tarzan, catalogue d’exposition [Clermont-Ferrand, Musée d’Art Roger-Quilliot, 19.05 – 19.09.2006], Roche-La-Molière, I.A.C. éditions, 2006, p. 100.
  12. CRISPOLTI, Enrico (dir.), Alternative Attuali 3 – Rassegna internazionale d'arte contemporanea, catalogue d'exposition [L'Aquila, Castello Spagnolo, 07 – 09.1968], Florence, Centro di / edizioni, 1968, p. 3.183.
  13. Titre du film documentaire de LEVIE, Françoise, Évelyne Axell, la Vénus aux plastiques, Belgique, 2013, 73 min.
  14. KALLIOPI, Minioudaki ; DEVILLEZ, Virginie, Pop Impact: Women Artists, catalogue d'exposition [Namur, Maison de la Culture de Namur, 17.09.2015 – 24.01.2016], Bruxelles, Luc Pire, 2015, p. 51.
  15. WILSON, Sarah, et al., op. cit., p. 85 n° 51 (Cœur pincé, 1967) et p. 99 n° 78 (Le Jour où les homards…, 1968).
  16. Site internet de l’artiste Évelyne Axell : https://www.evelyne-axell.info/fra/ (consulté le 15 janvier 2024).
  17. Évelyne Axell : Body Double, livret d'exposition, [Susch, Muzeum Susch, 01.08.2020 – 22.05.2021], Susch, Museum Susch, 2020.

Bibliographie

DECAN, Liesbeth, Axelleration : Évelyne Axell 1964-1972, catalogue d'exposition [Mön-chengladbach, Museum Abteiberg, 03.07 – 03.10.2011], Bruxelles, Lannoo; Mönchengladbach, Museum Abteiberg, 2011, listé p. 109, repr. coul. p. 48, n° 26
DE LONGRÉE, Isabelle, The 60s & 70s in Belgium, catalogue d'exposition [Bruxelles, Galerie Laurentin, 13.04 – 17.06.2018], Bruxelles, Galerie Laurentin, 2018, repr. coul. p. [23]
Évelyne Axell : Body Double, livret d'exposition, [Susch, Muzeum Susch, 01.08.2020 – 22.05.2021], Susch, Muzeum Susch, 2020, repr. n/b p. 31, n° 1
RESTANY, Pierre, Un Frisson de la vie : Évelyne Axell et les années 60, catalogue d'exposition [Bruxelles, Musée d'Ixelles, 10.10 – 14.12.1997], Gand, Snoeck-Ducaju & Zoon, 1997, p. 39
ROUX, Nathalie (dir.), Évelyne Axell. Du viol d'Ingres au retour de Tarzan, catalogue d'exposition [Clermont-Ferrand, Musée d'art Roger-Quilliot, 19.05 – 10.09.2006], Roche-la Molière, I.A.C. éditions, 2006, listé p. 138, repr. coul. p. 79, n° 25
SCHUBERT, Yan (dir.), Années pop, années choc, 1960-1975, catalogue d'exposition [Caen, Mémorial de Caen, 22.06 – 31.12.2023], Gand, éditions Snoeck, 2023, repr. coul. p. 10, n° 3
WILSON, Sarah, Évelyne Axell, From Pop Art to Paradise / Le Pop Art jusqu'au paradis, catalogue d'exposition [Namur, Musée provincial Félicien Rops, Maison de la culture de la province de Namur, Galerie Détour à Jambes, 09.09 – 24.10.2004], Paris, Somogy Éditions d'Art ; Namur, Musée provincial Félicien Rops, 2004, repr. coul. p. 98, n° 77

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