L'Œuvre du mois


janvier 2021 Archéologie

Une gourde du Nouvel An au nom du Pharaon Ahmose II

Depuis toujours, l’homme est fasciné par le temps et cherche à le compter autant qu’à le dompter. Anniversaires de naissance, de mariage, de décès, d’événements majeurs, ces ritualisations permettent de fixer des jalons dans nos existences et de nous ancrer dans le temps, justement. Très tôt, de nombreuses cultures et civilisations développèrent des calendriers basés sur l’observation des saisons, de la lune, du soleil et des astres. Mieux qu’aucun autre, le premier jour du calendrier, et donc du cycle annuel, constitue un marqueur symbolique du temps et c’est sans doute à cette occasion que la gourde dont il sera question ici fut offerte en cadeau ou servit lors d’un rituel.

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Gourde du Nouvel An au nom d’Ahmose II
Origine inconnue
Basse Époque, 26e dynastie, règne du pharaon Ahmose II (570–526 av. J.-C.)
Faïence égyptienne (pâte siliceuse auto-émaillée) verte
9.5 cm de haut
FGA-ARCH-EG-0086

PROVENANCE
Galerie François Antonovich, Paris, avant 06.07.1999

Le 1er janvier n’est toutefois pas universellement reconnu comme le début de l’année, loin s’en faut : selon le calendrier traditionnel chinois, par exemple, l’année débute entre le 20 janvier et le 19 février et donne lieu à deux semaines de célébrations, alors que le calendrier juif fixe le nouvel an entre septembre et octobre, l’occasion de deux jours de fête. Autre exemple, selon le calendrier hégirien, le nouvel an musulman se fête chaque année 11 jours plus tôt que l’année précédente, et tous les pays musulmans ne le célèbrent pas exactement le même jour.

Fig. 1. © Fondation Gandur pour l’Art. Photographe : Grégory Maillot
Fig. 2. © Photographie de l’auteur.

En Égypte ancienne, le nouvel an était marqué par deux phénomènes théoriquement concomitants, l’un astral, l’autre naturel. Il y avait d’une part le lever héliaque de l’étoile la plus brillante du ciel, Sapedet (appelée Sothis par les Grecs, que nous connaissons aujourd’hui sous le nom de Sirius), restée invisible pendant septante jours. D’autre part arrivait au même moment à Assouan – la frontière méridionale symbolique du pays – la crue du Nil gonflé des eaux provenant des pluies de mousson tombées en abondance sur le bassin du Nil Bleu, sur les hauts plateaux d’Éthiopie. Charriant le limon qui se déposait progressivement au long de l’été sur les plaines cultivées, cette inondation fertilisait, à proprement parler, le pays (fig. 2)1. Bien sûr, la date d’arrivée de la crue à Assouan pouvait varier quelque peu, et il se passait plusieurs semaines avant qu’elle n’atteigne son paroxysme à Memphis. Toutefois, le nouvel an était célébré aux alentours du 19 juillet et marquait le premier jour du premier mois de la saison Akhet, elle-même écrite avec le signe hiéroglyphique de plantes émergeant de l’inondation.

Une gourde d’eau du Nil en guise de cadeau de nouvel an ?

Il fait peu de doutes que la façon de percevoir le nouvel an et de le célébrer évolua au cours des longs siècles que dura la civilisation égyptienne, mais ce jour fut significatif depuis au moins l’Ancien Empire (env. 2650 av. J.-C.)2. C’est toutefois bien plus tard, durant la 26e dynastie (664–525 av. J.-C.) qu’apparurent de petites gourdes en faïence (figs. 1, 4–5) très stéréotypées et présentant toutes des caractéristiques similaires3, traditionnellement offertes à cette occasion. Elles sont typiquement formées de deux face lenticulaires jointes à une bande plate qui pouvait recevoir un texte hiéroglyphique et une décoration de chevrons et rosettes, comme c’est le cas sur celle de la collection de la Fondation Gandur pour l'Art.

Un collier de type usekh décore la partie supérieure de sa panse sur chaque face. On reconnait au rang extérieur des perles en forme de gouttes d’eau, puis, au rang du milieu, des ombelles de papyrus ouvertes alternant avec des bulbes fermés. Le troisième rang, quant à lui, se résume à un zigzag ; certains exemplaires ont des colliers plus élaborés, en particulier une gourde conservée au Metropolitan Museum de New York, un objet exceptionnel à bien des égards (fig. 4 et voir ci-après).

Le col de la gourde de la Fondation, en forme de tige et ombelle de papyrus, est orné de deux petites figurines animales sur les côtés. Il s’agit ici, comme sur la plupart des exemples, de deux petits cercopithèques accroupis, adossés contre le col de la gourde, les mains devant le visage. Le choix de cet animal n’est pas anodin : il s’agit du dieu Thot, souvent représenté avec une tête d’ibis, mais qui pouvait également prendre la forme du babouin (fig. 3)4. Ce dieu était entre autres considéré comme le maître du temps et du calendrier5, et c’est à lui qu’était dédié le premier mois de l’année. La plante de papyrus rappelle quant à elle l’inondation du Nil et la fertilité qu’elle apporte ; c’est également le cas de la couleur même de ces gourdes, originellement bleue ou bleu-vert, ainsi que des fleurs du collier usekh.

Fig. 3. © Fondation Gandur pour l’Art. Photographe : Grégory Maillot.

Si l’iconographie est très parlante, cette gourde présente en plus un court texte hiéroglyphique en deux parties, inscrit sur la bande en saillie de part et d’autre de l’objet. En lieu et place du Happy New Year aujourd’hui internationalement associé au nouvel an, les anciens Égyptiens utilisaient un éventail de formules somme toute similaires, bien que plus ampoulées et associées à une ou plusieurs divinités. Amon, l’un des dieux majeurs du panthéon, auquel le grand temple de Karnak à Thèbes (Louxor) est dédié, est parfois nommé sur ces gourdes (voir fig. 4, où Amon est mentionné avec son épouse Mout et leur fils Khonsou (dans la colonne centrale du texte). Mais ce sont Ptah et son épouse Sekhmet, divinités principales de Memphis (au sud du Caire), qui sont le plus fréquemment invoquées. Sekhmet, souvent représentée avec une tête de lionne, avait un grand potentiel destructeur et l’on s’échangeait volontiers des amulettes de Sekhmet le jour du nouvel an dans l’espoir d’apaiser cette divinité. Ptah, quant à lui, est l’un des dieux les plus anciens, connu dès la première dynastie (env. 2900 av. J.-C.), et considéré selon certaines mythologies, surtout à Memphis, comme le dieu créateur6. Il n’est dès lors pas surprenant que son nom figure souvent sur les gourdes du nouvel an, ce qui est justement le cas sur notre gourde d’Ahmose II.

Que Ptah donne la vie et ouvre une belle année pour son propriétaire 7.

Par propriétaire, il faut ici comprendre celui de la gourde, dont le nom n’est que rarement spécifié, comme par exemple sur l’exceptionnelle gourde de New York qui détaille même les titres et la filiation d’Amenhotep, son propriétaire (fig. 4).

Aucune trace du contenu de ces gourdes n’a semble-t-il jamais été retrouvée ; en toute vraisemblance cela pourrait avoir été de l’eau du Nil, collectée lors de la crue. La petite taille de ces gourdes8 pourrait nous faire reléguer ces objets au second plan, voire les penser insignifiants par comparaison aux sculptures monumentales ou aux trésors extraordinaires mis au jour en Égypte. Mais, bien au contraire, c’est précisément ce type d’objets qui permet d’établir un lien immédiat avec nos lointains ancêtres : la plupart de ces gourdes tiennent parfaitement dans la main, et en les saisissant aujourd’hui, on peut se figurer – presque ressentir – qu’elles furent alors transmises de main à main en cadeau à l’occasion du nouvel an. Ainsi, le propriétaire de l’inscription n’est pas celui qui acheta ou commanda cet objet, mais celui à qui ce cadeau et les vœux étaient destinés.

L’ajout du nom était peut-être une marque de prestige, une personnalisation attentionnée à l’égard du destinataire de la gourde. Mais comme le montrent plusieurs gourdes du nouvel an, dont un exemplaire est également conservé à la Fondation Gandur pour l’Art (fig. 5), l’absence de la formule des vœux, de la dédicace au dieu, ou du nom du propriétaire ne réduisait en rien leur portée symbolique. Malgré la distance temporelle qui nous sépare des Ahmose et autres Ioufâa, la présence des autres motifs iconographiques stéréotypés, tels que le collier usekh ou les babouins agenouillés sont suffisants pour nous permettre d’identifier une gourde du nouvel an.

Fig. 4. © New York, Metropolitan Museum, inv. 30.8.214
Fig.5. © Fondation Gandur pour l’Art. Photographe : Thierry Ollivier.

Des nuages – et un puissant ennemi – à l’horizon

Un détail encore à noter sur cette gourde du nouvel an permet de la classer parmi une catégorie relativement rare. Quelques signes hiéroglyphiques sont inscrits dans un ovale surmonté de deux plumes d’autruches, au centre de l’une des faces lenticulaires :

Khenemibrâ, celui dont l’esprit se joint à Râ
soit le nom de couronnement d’Ahmose II.

Remettons ceci dans le contexte du règne de ce pharaon. Si l’Égypte est encore un pays indépendant et puissant durant le règne d’Ahmose II, le pénultième pharaon de la 26e dynastie, elle n’est toutefois plus aussi isolée que par le passé. Les barrières naturelles qu’offrent les déserts libyque à l’ouest, et arabique à l’est, ont longtemps protégé le pays des invasions étrangères. Seuls deux peuples avaient auparavant réussi à conquérir et régner sur tout ou partie du pays. Bien après le succès des Hyksos, peuple originaire du Levant qui régna sur le nord vers 1650–1550 av. J.-C.9, ce fut au tour des Nubiens d’envahir l’Égypte depuis le sud vers 744 av. J.-C. Ils parvinrent à diriger un gigantesque territoire, mais en s’aventurant au Proche-Orient, ils se frottèrent à un autre puissant empire qui allait jouer un rôle déterminant pour l’Égypte : l’Assyrie, basée en Mésopotamie, dont les rois Sargon II et Sennachérib stoppèrent l’avancée égypto-nubienne, avant Assourbanipal qui contre-attaqua, envahit l’Égypte et repoussa les Nubiens dans leur terre d’origine (664–663 av. J.-C.) au terme d’une succession d’échecs et de victoires.

Si l’Égypte est encore un pays indépendant et puissant durant le règne d’Ahmose II, le pénultième pharaon de la 26e dynastie, elle n’est toutefois plus aussi isolée que par le passé.

Le pays des pharaons présentait des atouts économiques et stratégiques majeurs, et si les Assyriens ne restèrent pas dans le pays, ils mirent néanmoins en place un pouvoir vassal en la personne du roi Psammétique I, originaire de Saïs dans le Delta du Nil et dont le père Nekaou avait pris le parti des Assyriens contre les Nubiens. Psammétique bénéficia d’un règne particulièrement long qui lui permit de profiter de l’étiolement de l’empire assyrien, suite à la mort d’Assourbanipal en 627 av. J.-C. Il réunifia l’Égypte et s’affranchit du pouvoir extérieur, et fut ainsi considéré comme le premier roi de la 26e dynastie, qui marque donc le retour à un pouvoir autochtone fort. Mais contrairement au millénaire précédant et au Nouvel Empire, cette fois cela ne dura pas.

Bien que Ahmose fasse partie de cette 26e dynastie, il n’est pas un descendant de Psammétique. En effet, le petit-fils de celui-ci, Wahibrâ (aussi connu sous le nom d’Apriès) mena une campagne militaire en Libye qui se solda par un désastre pour les forces égyptiennes. S’ensuivit une guerre civile qui, malgré une demande d’aide auprès des Babyloniens, vit Wahibrâ détrôné au profit de l’un de ses généraux, le futur pharaon Ahmose II. Conscient que l’Égypte qu’il gouvernait n’était plus aussi puissante que par le passé ainsi que du danger que représentait l’Empire perse, nouvelle force grandissante à l’est, Ahmose conclut une alliance avec les états grecs. Ils bénéficièrent de relations commerciales favorables, en particulier dans la ville de Naukratis, dans le Delta du Nil.

Fig. 6. © Musée du Louvre Dist. RMN-Grand Palais. Photographe : George Poncet.

Ahmose régna pendant plus de quarante ans et nous ne pouvons pas déterminer pour quelle fête du nouvel an exactement la gourde portant son nom fut fabriquée. Le nouvel an marquait sans doute plus le recommencement d’un cycle naturel perpétuel qu’une progression linéaire du passé vers l’avenir et peut-être Ahmose rêvait-il encore d’être le fondateur d’une grande lignée de rois qui dirigeraient un empire puissant comme jadis, juste retour à l’ordre divin établi. Mais cela ne devait pas être : heureusement pour lui – si l’on peut dire – il mourut quelques mois seulement avant l’inévitable invasion des armées perses de Cambyse. Psammétique III (fig. 6), fils d’Ahmose, tenta en vain de résister. Il se rendit aux Perses à Memphis après un très bref règne, et son désir de reprendre le pouvoir lui valut finalement d’être exécuté10.

L’Égypte ne retrouva jamais sa grandeur passée ; elle vécut sous le joug des Perses pendant plus d’un siècle, et s’il y eut bien encore quelques rois égyptiens, le retour des Perses puis l’invasion d’Alexandre le Grand y mirent un terme définitif. Cela ne signifia cependant pas la fin de la civilisation égyptienne, ni de sa culture. Les temples dédiés aux dieux ancestraux restèrent en activité, de nouveaux furent érigés, tant pas les rois lagides qui régnèrent sur le pays après la mort d’Alexandre, que durant la domination romaine. Le dernier texte hiéroglyphique connu sera gravé plus de neuf siècles après la mort d’Ahmose II.

Dr Xavier Droux
Conservateur de la collection archéologie
Fondation Gandur pour l’Art, janvier 2021.

Notes et références

  1. La construction du Haut Barrage d’Assouan dans les années 1960 mit un terme définitif à ce phénomène sur le territoire égyptien.
  2. Jauhiainen, Do not celebrate your feast without your neighbours, p. 68–9.
  3. Blanquet, « Typologie de la bouteille du nouvel an ».
  4. Wilkinson, The complete gods and goddesses, p. 215–7. 
  5. Voir également Germond, Le monde symbolique des amulettes égyptiennes, p. 64–5, cat. 16.
  6. Voir par exemple Wilkinson, The complete gods and goddesses, p. 123–5 et p. 181–2.
  7. Translitération : dỉ ꜥnḫ Ptḥ // wp rnp.t nfr.t n nb-s. Le texte hiéroglyphique est écrit en colonne mais est rendu ici sous forme de ligne.
  8. De plus grands exemplaires furent produits, tels que par exemple la gourde du Metropolitan Museum de New York MMA 30.8.214 (fig. 4 ; voir https://www.metmuseum.org/art/collection/search/550895 ; Jansen-Winkeln, Inschriften der Spätzeit, p. 1070).
  9. Margueron et. Pfirsch, Le Proche-Orient et l’Égypte antiques, p. 208–9.
  10. Pour un aperçu de cette période, on peut se référer à Margueron et Pfirsch, Le Proche-Orient et l’Égypte antiques, p. 369–79 ; Dodson et Hilton, The complete royal families, p. 242–81.

Bibliographie

Blanquet, Claire-Hélène, « Typologie de la bouteille du nouvel an », in Obsomer, Claude et Oosthoek, Ann-Laure (éds.), Amosiadès : mélanges offerts au Professeur Claude Vandersleyen par ses anciens étudiants, Louvain-la-Neuve, Université catholique de Louvain, 1992, p. 49–54.

Chappaz Jean-Luc et Chamay Jacques, Reflets du divin : antiquités pharaoniques et classiques d'une collection privée, catalogue d'exposition [Genève, Musée d'art et d'histoire, 30.08.2001 - 03.02.2002], Genève, Musées d'art et d'histoire Genève; Ville de Genève, Département des affaires culturelles, 2001.

Dodson, Aidan et Hilton, Dyan, The complete royal families of Ancient Egypt, London, New York, Thames et Hudson, 2004.

Germond, Philippe, Le monde symbolique des amulettes égyptiennes de la collection Jacques-Édouard Berger, Milan, 5 Continents, 2005.

Jansen-Winkeln, Karl, Inschriften der Spätzeit, Teil IV: Die 26. Dynastie, 2 vols. Wiesbaden, Harrassowitz, 2014.

Jauhiainen, Heidi, Do not celebrate your feast without your neighbours : a study of references to feasts and festivals in non-literary documents from Ramesside period Deir el-Medina (Publications of the Institute for Asian and African Studies 10), Helsinki, Helsinki University Print, 2009.

Magueron, Jean-Claude et Pfirsch, Luc, Le Proche-Orient et l’Égypte antiques, Paris, Hachette Supérieur, 1996.

Masson, Aurélie, « New Year’s flasks », in Villing, Alexandra et al. (éds.), Naukratis : Greeks in Egpyt, British Museum Online Research Catalogues, Londres, The British Museum, http://www.britishmuseum.org/naukratis.

Wilkinson, Richard H., The complete gods and goddesses of Ancient Egypt, Le Caire, Thames et Hudson, 2003.

Exposition :

Genève, Musée d’Art et d’Histoire, Reflets du Divin : Antiquités pharaoniques et classiques d’une collection privée, 30 août 2001 – 3 février 2002.

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