L'Œuvre du mois


août 2020 Beaux-arts

Hores de llum i de foscor

Pour sa première exposition depuis son acquisition par la Fondation Gandur pour l’Art en 2018, la tapisserie Hores de llum i de foscor de Josep Grau-Garriga investira le célèbre Couvent de la Tourette, chef-d’œuvre religieux de Le Corbusier, situé à Éveux, près de Lyon. Elle rejoindra une sélection de tapisseries modernes et contemporaines invitée à dialoguer avec l’architecture moderniste du lieu.

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Josep GRAU-GARRIGA (San Cugat del Vallès, Espagne, 1929 – Saint-Mathurin-sur-Loire, France, 2011)
Hores de llum i de foscor
1986
Coton, laine, soie, fibre synthétique, drap et vêtements (blue-jean, pyjama, tee-shirt)
320 x 700 cm
FGA-BA-GRAUG-0001
Fondation Gandur pour l'Art, Genève

Provenance
Atelier de l'artiste
Famille de l'artiste (par succession)
Galerie Nathalie Obadia, Paris, 2018

Monumentale, Hores de llum i de foscor se dresse tel un mur de laine, de coton et de soie. Avec ses couleurs chatoyantes et ses reliefs accidentés, la tapisserie de Josep Grau-Garriga incarne à merveille cette « paroi qui habille, qui vit et qui chante » 1 dont parle l’architecte suisse Alberto Camenzind dans sa préface du catalogue de la deuxième Biennale de la tapisserie à Lausanne en 1965. Cette année-là, la manifestation, qui réunit le gotha international de l’art textile, invite pour la première fois Josep Grau-Garriga, avec ses compatriotes Aurèlia Muñoz et Luis Cienfuegos, les trois artistes espagnols de la sélection. Cette invitation prestigieuse au bord du Léman, reconduite en 1967, distingue le Catalan parmi les créateurs de tapisserie les plus inventifs de sa génération, celle des pionniers de la Nouvelle tapisserie dont il devient, dès la fin des années cinquante, l’un des réformateurs les plus inspirés.

Josep Grau-Garriga, Costa Mesa, Californie, 1976, ©Succession Josep Grau-Garriga

Josep Grau-Garriga préside à la destinée de la tapisserie catalane depuis son village natal de San Cugat del Vallès, près de Barcelone, qui, sous son impulsion, devient l’un des plus dynamiques foyers européens de création textile. Celui-ci s’épanouit au sein de la manufacture de tapisserie Aymat 2 dont Grau-Garriga prend la direction artistique en 1957. Grâce à lui, l’entreprise locale, qui perpétue la technique traditionnelle de haute-lisse héritée des Gobelins, se meut en véritable incubateur de talents recrutés pour renouveler les cartons de tapisserie 3 . La production originale qui en découle expérimente de nouvelles formes et textures de plus en plus éloignées de la ligne claire de ses origines, empruntée au répertoire décoratif de Jean Lurçat dont Grau-Garriga fut brièvement l’assistant 4 .

Son œuvre tissé évolue conjointement aux nouvelles orientations qu’il impulse à la manufacture jusqu’à son départ de l’entreprise en 1970. À cette date, il franchit un pas décisif en décidant de tisser lui-même ses tapisseries, tâche qu’il déléguait jusque-là aux lissiers expérimentés des ateliers Aymat. Parallèlement, il cesse d’avoir recours au carton de tapisserie ou à toute autre forme de dessin préparatoire pour attaquer le tissage directement sur le métier. Cette approche libératrice lui délie la main et l’inspiration. S’en suivent deux décennies d’audaces techniques et formelles qui culminent au milieu des années quatre-vingt avec Hores de llum i de foscor. Sa confection s’achève en 1986 dans l’atelier de Barcelone où, seize ans plus tôt, Grau-Garriga s’adjugeait la maîtrise entière du tissage afin que ce dernier ne soit plus jamais tributaire de l’interprétation du lissier.

Josep Grau-Garriga en workshop avec ses élèves, Costa Mesa, Californie, 1976, ©Succession Josep Grau-Garriga
Châteauroux, Abbaye des Cordeliers, 1986 @Succession Josep Grau-Garriga

Dès 1960, la texture prend le pas sur le motif dans l’œuvre tissée de Grau Garriga. Ce qui résulte au départ du simple contraste entre fibres naturelles et synthétiques augmente en épaisseur au fur et à mesure des années jusqu’à atteindre des reliefs rarement égalés. Son obsession de la matière s’est nourrie des exemples précurseurs de Jean Fautrier et de Jean Dubuffet dont il découvre, ébahi, les œuvres informelles lors d’un voyage initiatique à Paris en 1957.

Lors de ce bref séjour, il est tout autant impressionné par la force expressive des premières œuvres matiéristes d’Antoni Tàpies avec qui il collaborera par la suite 5 . Pareilles aux toiles du peintre barcelonais qui mélangent entre elles les matières les plus hétérogènes, les tapisseries de Grau-Garriga incorporent des textiles manufacturés. Ces derniers font entrer subrepticement le réel dans la composition abstraite d’Hores de llum i de foscor. Les vêtements usagés (tee-shirt, blue-jean, pyjama, drap de lit) sont emprisonnés dans la trame et font écho au quotidien de l’artiste. Quant au titre catalan de l’œuvre, traduit en français par Les heures lumineuses et les heures sombres, il dévoile une intimité plus ancienne, celle d’une enfance heureuse jusqu’au déclenchement de la guerre d’Espagne (1936-1939). Symboliquement, le centre lumineux de la tapisserie évoque les années d’insouciance passées à gambader dans les cultures qui encerclaient le bourg, jadis rural, de San Cugat del Vallès. 

Antoni TÀPIES, Porta vermella n° LXXV, 1957
Josep GRAU-GARRIGA, Hores de llum i de foscor, 1986

De ses escapades champêtres, l’artiste se remémore les sacs de moisson gorgés de céréales que l’on retrouve dans la tapisserie sous la forme de ballots effilochés, véritables cornes d’abondance d’où s’échappe le souvenir des heures lumineuses. En revanche, plus l’œil s’éloigne du cœur solaire de la tapisserie, plus les couleurs foncent et la lumière s’évanouit progressivement pour disparaître dans les heures sombres de la guerre civile. Celle-ci marque profondément l’enfant de San Cugat qui assiste, effaré, à la retraite de l’armée républicaine. La dimension autobiographique de l’œuvre est inscrite dans le tissage même de la tapisserie qui combine les techniques et les effets de textures les plus variés, tout comme la vie engrange les expériences et les événements fondateurs.

Bertrand Dumas
Conservateur collection beaux-arts
Fondation Gandur pour l’Art, Genève, août 2020

Notes et références

  1. CAMENZIND, Alberto, 2ème Biennale internationale de la tapisserie, catalogue d’exposition[Lausanne, Musée cantonal des Beaux-Arts, Palais de Rumine, 18.06 – 26.09.1965], p. XII, cité in KUENZI, André, La nouvelle tapisserie, Genève, éditions de Bonvent, 1973, p. 76. 
  2. Alfombras y Tapices Aymat, manufacture sise à San Cugat del Vallès, propriété de Miquel Samaranch depuis 1955. Ce dernier confie à Grau-Garriga la réalisation de son premier carton de tapisserie documenté : Femme et chèvre daté de 1957.
  3. Parmi eux, citons Juan Hernàndez Pijuan, Joan Josep Tharrats, Albert Ràfols Casamada, Josep Guinovart, Jaume Muxart, Josep Subirachs et Jordi Gali.
  4. En 1958, Grau-Garriga effectue deux séjours dans l’atelier de Jean Lurçat à Saint-Céré (Lot) pendant lesquels il assiste le maître dans la réalisation des cartons du « Grand Charnier » et de « Champagne » qui font partie du cycle du Chant du monde.
  5. Repéré par Michel Tapié en 1954, Antoni Tàpies expose l’année suivante à la galerie Stadler, sa première exposition personnelle à Paris. Il confiera à la manufacture Aymat la réalisation d’au moins trois cartons de tapisserie entre 1967 et 1969, reproduits dans MIRALLES, Francesc (dir.), Escola Catalana de tapis. El tapis contemporani català, catalogue d’exposition [Museu de San Cugat – Casa Aymat, San Cugat del Vallès, 13.03 – 17.05.2009 ; Centre Cultural Caixa de Terrassa, 19.11 – 10.01.2010], San Cugat del Vallès, Museu de San Cugat– Casa Aymat ; Terrassa, Centre Cultural Caixa , p. 110, 113 et 114.

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