L'Œuvre du mois


mars 2020 Archéologie

Faire le Satyre en maillot poilu

À l’occasion de l’exposition Boire avec les dieux qui se tiendra du 9 avril au 30 août 2020 à la Cité du Vin, à Bordeaux, la Fondation Gandur pour l’Art prêtera vingt chefs-d’œuvre de sa collection d’archéologie classique. Il y sera question de vin et d’ivresse, de Dionysos et bien sûr de mythologie grecque et romaine. L’occasion était trop belle de parler de cette vénérable statue qui nous fera voyager de la Sicile à l’Asie Mineure et quitter les vignes dionysiaques pour les scènes du théâtre antique …

Statue de Silène au canthare

Grèce, Ier - IIe siècle après J.-C.
Marbre
40 x 32 x 35 cm
FGA-ARCH-GR-0134

Provenance
Ancienne collection Thomas Herbert, comte de Pembroke, 1656-1733, Wilton House, Wiltshire, Grande-Bretagne
Puis collection Sidney Charles, comte de Pembroke, 1906-1969, Wilton House, transmis par descendance
Puis vente Christie's, à Londres, 28 avril 1964, lot n° 82
Puis collection James Elmo Williams (1913-2015), Brookings, Oregon
Puis collection privée
Puis Sotheby’s Londres, juillet 2019, lot n° 235
Puis Galerie David Ghezelbash Archéologie, Paris
Acquis à la galerie David Ghezelbash Archéologie, à Paris, le 26 novembre 2019.

Statue de Silène au canthare, Grèce, Ier - IIe siècle après J.-C., © Courtesy Galerie David Ghezelbash Archéologie. Photographe : Vincent Girier-Dufournier
Statue de Silène au canthare, Grèce, Ier - IIe siècle après J.-C., © Courtesy Galerie David Ghezelbash Archéologie. Photographe : Vincent Girier-Dufournier

Une énigme iconographique

Comprendre le sens profond des images qui ont traversé l’Antiquité n’est pas toujours aisé, tant elles supposent de références à des textes, bien connus des Anciens, mais qui ont, hélas, souvent disparu. Ainsi, cette statue récemment entrée dans les collections de la Fondation Gandur pour l’Art illustre-t-elle ces difficultés qui mettent un peu de sel dans la vie des iconographes et des conservateurs des collections.

Cette statue, qui est mentionnée dans des inventaires de collections dès le XVIIIe siècle, est datée du Ier ou du IIe siècle de notre ère. Elle s’inscrit dans une longue série de représentations similaires et possède même deux équivalents presque exacts, l’un complet, provenant de l’agora d’Athènes 1 , l’autre, réduit à un fragment de tête, trouvé dans la villa de Palazzo a Mare, construit par Auguste à Capri 2 . Le modèle dont ces statues s’inspirent est daté du IIIe siècle avant notre ère, comme le laisse penser la forme du vase à haut pied 3 . Toutes détonnent par leur caractère très décoratif ; à Capri, la statue ornait probablement le jardin à péristyle de la résidence impériale 4 . Malgré toutes les informations qui permettent de les dater, ces statues restent, à bien des égards, des énigmes.

Satyre poilu

Pour les Grecs, les satyres appartiennent au même genre d’êtres que les Centaures ou que le Minotaure : des sauvages. À ce titre, comme eux, ils peuvent être figurés le corps couvert de poils, ceux-ci conférant un surplus d’animalité à ces êtres par ailleurs déjà hybrides 5 . Les premières représentations de satyres, notamment sur un fragment que l’on attribue à Sophilos, vers 580 avant notre ère, en montrent trois, dont deux sont velus ; l’un de ces deux satyres tient d’ailleurs des deux mains un canthare, préfiguration du thème étudié ici 6 .

Statue de Silène au canthare, Grèce, Ier - IIe siècle après J.-C.

Qui est ce petit bonhomme ?

En effet, qui est ce petit bonhomme un peu voûté, qui semble sonder du regard le fond de son verre ? Son visage joufflu et son nez camus sont ceux d’un être un peu bestial, aux oreilles animales. Assis à terre, en tailleur, genoux relevés et chevilles croisées, il tient de ses deux mains, posées sur ses cuisses, un vase à boire, un canthare. La grosse couronne qui ceint son front est un signe de son appartenance au cercle de Dionysos, le dieu du vin et du banquet. Il est enveloppé dans une peau de fauve qui couvre sa tête et son dos et, par-dessous, est vêtu d’un curieux maillot de corps en poils. Remarquons que son pied droit (le seul qui soit conservé) est chaussé d’une sorte de sandale, dont on voit encore l’empeigne formée de bandes concentriques.

Sa laideur et son penchant pour le jus de la treille nous permettent de l’identifier en un clin d’œil : c’est un satyre. Car où qu’il aille, qu’il descende ici-bas pour rendre visite aux mortels ou se prélasse dans les vignes des hauteurs de l’Olympe, Dionysos est escorté d’un cortège de fous furieux, qui s’agitent autour de lui. On y trouve des femmes échevelées, les Bacchantes, et parfois aussi de charmants bambins ailés, les Amours dionysiaques. Mais le gros de cette troupe est constitué de satyres. Mi-hommes, mi-chevaux, ou hommes à queue d’équidé (plus tard de capriné), ils ont les oreilles pointues des chevaux. Ils ne sont pas toujours très subtils, ni dans leurs plaisanteries, ni dans leurs comportements, mais sont pétulants et pleins de joie de vivre. Et surtout, ils raffolent du vin ! Leurs noms, lorsqu’ils sont mentionnés sur les vases, évoquent le vin, le sexe, la musique et la danse 7 .

Fig. 2 : Statue de Silène à l'outre, Ier - IIe siècle après J.-C., © Fondation Gandur pour l’art. Photographe : André Longchamp

Silène, un vieux satyre au poil blanc

Parmi ces satyres, qui sont tous de jeunes godelureaux peu fiables, à la sexualité animale et exubérante, il en est un qui se distingue : c’est un vieux et gros satyre nommé Silène, à qui l’âge a apporté la sagesse (mais non la sobriété). On le nomme parfois Papposilène, « grand-père Silène ». Il est parfait dans un rôle d’échanson (comme sur une autre statue de nos collections, fig. 2), il danse aussi très bien et a, de surcroît, des talents de chanteur. Sur un vase attribué au peintre Polion, daté de 420, trois Silènes, aux poils blancs, aux oreilles animales, pincent la cithare devant un aède (fig. 3). Une inscription portée sur le vase les identifie ironiquement aux « chanteurs des Panathénées », immortalisés dans des attitudes qui évoquent les différents pas d’une danse 8 .

Chez lui, ivresse et sagesse font donc bon ménage et c’est cela qui lui vaut le privilège d’être le précepteur du petit Dionysos, au pays des nymphes de Nysa. En effet, selon les mythes grecs, c’est dans ce pays enchanté qu’Hermès avait emmené le bébé pour le soustraire à la jalousie d’Héra, l’irascible épouse de Zeus. Et c’est là que Silène va instruire le petit enfant divin aux mystères secrets qui feront de lui, Dionysos, le dieu d’un culte initiatique, impliquant le mime rituel de moments de son mythe.

Fig. 3 : Metropolitan Museum, inv. 25.78.66

Silène, le satyre qui « boit en Suisse »

Plus aucun doute n’est permis : notre petit bonhomme assis est un Silène. Il est assis par terre, tout seul, pour boire son vin : une posture et une solitude qui siéent à un être sauvage, qui se moque bien des règles de convivialité du banquet grec. En Grèce ancienne, cette position n’est d’ailleurs permise qu’aux enfants et aux esclaves 9 . Et surtout, au mépris total des usages, il s’enivre seul… Le motif du silène ivre, assis par terre, une coupe à la main, s’est largement diffusé dans le monde classique, dès le milieu du Ve siècle, en Étrurie, en Italie du Sud, en Sicile (sur une drachme en argent de Naxos datée de 461 -430, fig. 4) et en Grèce 10 .

Fig. 4 : © CoinArchives

Silène et Le Cyclope d’Euripide

Sur les documents plus tardifs, hellénistiques et d’époque impériale dans la lignée desquels notre statue s’inscrit, Silène approche le récipient de sa face, voire y plonge le visage. Une attitude particulière qui a laissé penser qu’il s’agissait peut-être, comme sur la fresque de la villa des Mystères à Pompéi, d’une scène de divination par le vin 11 . Mais, de l’avenir, que peut bien voir ce Silène au regard embué ?

Il illustre plutôt le goût immodéré de Silène pour le vin, exprimé notamment dans les vers du Cyclope d’Euripide, le très populaire drame satyrique créé vers 413 avant notre ère. Silène, père de la troupe des satyres, y joue un rôle de premier plan. Parti avec ses enfants à la recherche de Dionysos, leur maître bien-aimé enlevé par les pirates, il est séquestré par le cyclope anthropophage Polyphème. Silène et ses satyres y sont réduits à boire du lait, seule boisson connue du Cyclope. Là, il voit débarquer Ulysse, avec des outres pleines de vin pur. Tous deux ourdissent d’aveugler le Cyclope : pour cela, ils doivent d’abord l’enivrer. Le vin a donc toute son importance dans cette stratégie.

« C’est le vin qui m’embrasse parce qu’il me trouve beau »

Au cours du banquet qui s’ensuit, le Cyclope surprend Silène en train de boire son vin « en cachette ». Silène lui rétorque très spirituellement « c’est le vin qui m’embrasse parce qu’il me trouve beau » 12 . Il est vrai qu’échanger des baisers vineux ne peut se faire que dans une grande promiscuité avec la coupe ou le canthare, et de la manière la plus discrète possible… Il donne ainsi l’impression qu’il se cache pour boire, ce Silène recroquevillé sous sa peau animale. Cela devait faire rire ! Ce n’est pas le seul cas de Silène un peu comique, car un minuscule Silène accroupi, vêtu d’un maillot poilu, se dissimule aussi sous la robe d’une statuette d’une Vénus Genitrix provenant de Capoue 13 . Ainsi caché, il est occupé à lamper du vin dans un canthare qu’il tient entre ses jambes. Que fait-il là, sous les jupes de Vénus ? Pourquoi lui est-il ainsi associé ? Mystère. Ici encore, une énigme de l’iconographie antique …

Dans la peau d’Héraclès, ou presque

Notre Silène aviné est caché dans une peau animale trop grande pour lui, qui recouvre son dos, ses bras et ses cuisses et dont les grosses pattes griffues reviennent l’une entre les jambes, l’autre sur son côté droit. La gueule de l’animal, dont on voit les canines et le museau, est posée sur sa tête, lui donnant des airs d’Héraclès sous sa peau de lion : à ceci près que, sous la peau animale, ce n’est pas le corps athlétique d’Héraclès, mais celui d’un gnome replet.

Cette peau est aussi la dépouille d’un fauve, mais sans crinière : c’est une pardalide, une peau de panthère (pardalis). La panthère passait, auprès des Anciens, pour adorer le vin 14 et exhaler une délicieuse odeur naturelle, dont elle se servait pour attirer les animaux qu’elle chassait 15 . C’est le fauve du cortège de Dionysos. La pardalide est, avec la nébride, – une peau de faon –, la livrée de Dionysos (comme sur l’applique de Dionysos Tauros de nos collections) et celle des membres de sa troupe. Néanmoins, si ces peaux se nouent sur le torse, jamais la tête de l’animal ne leur sert de couvre-chef.

Portée ainsi, la pardalide assimile Silène à Héraclès, lui-même souvent raillé au théâtre pour son penchant pour la dive bouteille. L’un et l’autre sont de grands buveurs ! Car du point de vue de l’héroïsme, il en va tout autrement… Le drame satyrique grec confine d’ailleurs Silène à un rôle d’anti-héros sympathique mais ridicule : quand il essaie de se comporter bravement, il échoue lamentablement 16 .

Fig. 5 : British Museum, inv. 1873,0820.345 © The Trustees of the British Museum

« Maillot poilu », costume d’acteur

Car un maillot de corps en poils, fait de bandes horizontales composées de petites mèches, est l’autre particularité vestimentaire qui sème le doute sur l’identité réelle du personnage. Qui est-il ? Est-ce un Silène, ou un personnage déguisé en Silène ? En effet, à la fin de l’époque classique, l’iconographie dionysiaque se montre très réceptive à l’art du théâtre, dont Dionysos est aussi le dieu protecteur. Ainsi, plusieurs vases d’Italie du Sud nous montrent des scènes où des acteurs sont vêtus de ce genre de costume. Sur le vase du peintre de Pronomos, dont une scène évoque les coulisses d’un théâtre, deux acteurs se font face : l’un, habillé en Héraclès, masque à la main, l’autre en costume poilu, masque de Papposilène à la main 17 . Sur un vase attribué au peintre de Schlaepfer, une femme (peut-être Ariane, l’épouse de Dionysos ?), allongée sur un lit de banquet, joue au cottabe, tandis que Silène en maillot poilu, – et sans masque – gesticule en sautillant devant elle 18 (fig. 5). Deux vases du IVe siècle avant notre ère, qui, parmi d’autres, témoignent de l’influence du théâtre sur l’art des peintres.

Faire le Satyre en maillot poilu en Asie Mineure…

Le lien avec le théâtre est d’autant plus fort qu’en Asie Mineure, particulièrement à Pergame et à Éphèse, un Dionysos très particulier était honoré : il s’agit de Dionysos Kathegemon, un dieu ancestral de la dynastie des Attalides. Dieu du théâtre, il rassemblait autour de lui des fidèles – les mystes – fédérés en associations. Deux inscriptions mentionnent des mystes – « au costume poilu » 19 ; un relief honorifique est même orné d’un homme qui danse, tenant le thyrse, vêtu de ce maillot poilu, en tous points semblable à celui de notre Silène 20 (fig. 6). Ces costumes ont donc servi aussi dans les associations d’initiés, pour se déguiser en Silènes, et interpréter ce rôle dans le culte qu’ils rendaient à Dionysos.

Dans le cas qui nous occupe, il s’agit donc probablement de Silène, mais revu à travers le prisme du théâtre : ce Silène, c’était celui du Cyclope. Une apparition qui était propre à déclencher le rire….

 

Dr Isabelle Tassignon
Conservatrice de la collection Archéologie
Fondation Gandur pour l’Art, mars 2020

Fig. 6 : D’après JACCOTTET, Anne-Françoise, Choisir Dionysos, n° 113.

Notes et références

  1. Dontas, « Anaskaphē oikopedou Angelopoulou », p. 94, pl. 38 e ; Besques, « La représentation du Silène », p. 270-271.
  2. Di Franco, Capreensia disiecta membra, p. 105-107, B 4.
  3. Di Franco, Capreensia disiecta membra, p. 76-77.
  4. Di Franco, Capreensia disiecta membra, p. 77-83.
  5. Lissarrague, La cité des satyres, p. 54.
  6. Lissarrague, La cité des satyres, p. 42, fig. 16 (collection privée).
  7. Lissarrague, La cité des satyres, p. 43-44.
  8. New York, Metropolitan Museum, inv. 25.78.66. Daté de 420 avant notre ère ; Simon, « Silenoi », n° 97 ; Seidensticker, « Dance », p. 225-226.
  9. Lissarrague, « Vêtir ceux qui sont nus : du côté des Satyres », in Florence Gherchanoc, Valérie Huet (éds), Vêtements antiques. S’habiller, se déshabiller dans les mondes anciens, Éditions Errance, Arles, 2012, p. 165-172, part. p. 171.
  10. Cette diffusion a probablement été rendue possible par l’intermédiaire de cartons de dessins : Besques, « Quelques problèmes concernant les transferts », p. 71-75.
  11. Besques, « Quelques problèmes concernant les transferts », p. 75.
  12. Euripide, Le Cyclope, v. 552-553.
  13. Paris, musée du Louvre, inv. Cp. 4445, datée des IIIe – IIe siècle avant notre ère ; Besques, « La représentation du Silène au canthare », p. 264-265.
  14. « La liqueur de Bacchus triomphe aussi des panthères, et les chasseurs leur versent cette boisson perfide, sans craindre le courroux du dieu qui nous l’a donnée » : Oppien, Cynégétiques, IV, 320-353 ; Detienne, Dionysos mis à mort, p. 96.
  15. Théophraste, Causes des plantes, VI, 5, 2 ; Pline, Histoire naturelle, VIII, 23 ; Detienne, Dionysos mis à mort, p. 94-95.
  16. Griffith, « Satyr play and Tragedy », p. 62.
  17. Naples, Museo Archeologico Nazionale, inv. 81673, H3240 ; Mannack, « A Description », in Taplin, Wyles, The Pronomos Vase, p. 5-13, et part. P. 7.
  18. Londres, British Museum, inv. 1873,0820.345, provenant de Capoue, daté de 350 avant notre ère ; Simon, « Silenoi », n° 107 a.
  19. Jaccottet, Choisir Dionysos, II, p. 240-242 n° 142 (Éphèse, daté de l’époque de Commode, fin du IIe siècle de notre ère) et n° 143.
  20. Jaccottet, Choisir Dionysos, II, p. 203-204, n° 113 (IIe siècle de notre ère).

Bibliographie

Richard Cowdry, A description of the pictures, statues, busto’s, basso-relievo’s, and other curiosities at the Earl of Pembroke’s house at Wilton, London, 1751, p. 31.

James Kennedy, A description of the antiquities and curiosities in Wilton House, Salisbury, 1758, p. 36

George Richardson, Aedes Pembrochianae, London, 1774, p. 34.

Comte de Clarac, Musée de sculpture antique et moderne, IV, Paris, 1850, p. 277, n° 1755d, pl. 730a.

Salomon Reinach, Répertoire de la statuaire grecque et romaine, I, Paris, 1897, p. 419, n° 3.

Adolf Michaelis, Ancient Marbles in Great Britain, Cambridge, 1882, p. 686, n° 62.

Giorgos Dontas, « Anaskaphē oikopedou Angelopoulou », Archaiologikon Deltion, 17 A (1961/62), p. 94.

Simone Besques, « La représentation du Silène au canthare », Revue archéologique, 1982/2 (Hommage à Henri Metzger), p. 263-272, Presses Universitaires de France.

Luca Di Franco, Capreensia disiecta membra. Augusto a Capri e la villa di Palazzo a Mare, Rome, Scienze e Lettere, 2015, p. 106.

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