L'Œuvre du mois


février 2020 Beaux-arts

T 1946–9

Alors que la grande rétrospective du Musée d’Art moderne de la ville de Paris se termine, une autre exposition mettant à l’honneur l’œuvre de Hans Hartung se prépare. Celle-ci se tiendra au Mémorial de Caen à partir du 14 mai prochain. L’exposition La Libération de la peinture, 1945-1962, souhaite restituer le formidable élan qui anima l’avant-garde abstraite européenne fermement résolue, dès le lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à changer pour de bon le cours de l’art. T-1946-9 est l’une des œuvres manifestes de cette euphorie créatrice et contagieuse qui emporta tout sur son passage.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Hans HARTUNG
T 1946–9

1946
Huile sur toile
Signé et daté « Hartung 46 » en bas à gauche
99,5 x 64,8 cm
FGA-BA-HARTU-0008

PROVENANCE
Galerie Lydia Conti, Paris
Galerie Jean Krugier, Genève (sous le titre « Composition Abstraite »)
Galerie Ariel, Paris
Darga & Lansberg Galerie, Paris
Christie’s, Paris, 11 Décembre 2007, lot n°16

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
Fig. 1. Hans Hartung, T 1946–9, 1946, © Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Sandra Pointet © 2018, ProLitteris, Zurich

Son titre d’abord, sobre comme un numéro d’inventaire 1 , dit pourtant l’essentiel : l’œuvre date de 1946, année déterminante car charnière dans la vie et dans la production de Hans Hartung. Elle clôt la fin d’un cycle infernal entraîné par les violences et les privations subies par l’artiste en temps de guerre. Le conflit qui s’achève ne l’épargne pas puisqu’il le rend à la vie civile amputé de sa jambe droite 2 . 1946 est aussi l’année de la transition où le peintre allemand, tout juste naturalisé français, reprend goût au travail et rencontre ses premiers succès d’estime en galerie 3 . La critique loue le lyrisme de sa peinture et comprend qu’elle est en passe de transformer radicalement l’art abstrait au sein de la seconde école de Paris.

T 1946–9 est le témoin éloquent de l’état d’esprit du peintre au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. La composition dynamique, tout comme la facture nerveuse de l’œuvre, sont à l’image de l’artiste qui témoigne : « Mes dessins étaient traversés de traits entortillés, étranges, embourbés, désespérés comme des griffures (…) c’était une peinture véhémente, révoltée. Comme moi-même » 4 . Ainsi, de grands traits noirs balafrent la toile dans toute sa hauteur. Ils contiennent l’énergie instantanée des éclairs que dessinait déjà Hartung dans ses cahiers d’écolier. Ces fulgurances graphiques ferraillent avec d’autres, moins appuyées, virevoltantes sur le fond bleu azuré de la toile. Cette gestuelle spasmodique est tempérée par des blocs de hachures compactes qui structurent l’ensemble. Leurs couleurs uniformes, ainsi que leurs tonalités sourdes, confortent cette impression générale de retenue. Celle-ci est dictée par la quête perpétuelle de Hans Hartung pour le « ton juste qui crée l’harmonie » 5 . Cette exigence lui vient de son admiration pour la « clarté du cubisme » 6 , et de son enfance passée auprès d’un grand-père musicien. « Chez nous la musique accompagnait l’air qu’on respirait » 7 , se souvient Hartung. T 1946-9, avec ses rythmes syncopés et ses accords simples de couleurs, est une composition éminemment musicale. Elle incarne, avec ses notes harmonieuses et dissonantes à la fois, les contrastes et les paradoxes d’une société qui panse ses blessures tout en regardant de nouveau vers l’avenir. En cela, « aucune peinture ne peut nous paraître plus réaliste en son esprit que cet art abstrait d’Hartung » 8 , écrit la critique d’art Madeleine Rousseau (1895-1980), à l’occasion de l’ouverture de la galerie Lydia Conti à Paris, en 1947.

De l’entrelacs des lignes indisciplinées émergent deux formes géométriques : un rectangle et un cercle. Ils sont là pour rappeler à l’artiste, comme au spectateur, la coexistence de l’ordre et du chaos qui régissent l’univers 9 . T 1946-9, par son lyrisme équilibré, reflète la double nature du peintre, à la fois dionysiaque et apollinienne. De cette lutte incessante entre deux états contraires naît une abstraction singulière qui fait appel, avant tout, à la sensibilité et à l’émotion pure.

Bertrand Dumas
Conservateur de la collection beaux-arts
Fondation Gandur pour l'Art, février 2020

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

Notes et références

  1. T 1946-9 respecte la nomenclature établie par Hans Hartung pour les titres de ses œuvres. Après la lettre « T » pour tableau, suivent l’année de création et le numéro de l’œuvre dans la chronologie de l’année en cours. Cette méthode souhaitait préserver le regard de toute interprétation préalable à la contemplation de l’œuvre.
  2. Opération suite à la blessure par balle qu’il reçoit au genou lors de l’attaque de Belfort en novembre 1944. Pour sa conduite héroïque, il est décoré de la croix de guerre par l’armée française.
  3. En 1946, Hartung participe à plusieurs expositions collectives en galerie à Paris, dont celles de Denise René et de Colette Allendy, où ses peintures sont remarquées par les critiques d’art Léon Degan, Charles Estienne et Madeleine Rousseau.
  4. Hans Hartung, Autoportrait, récit recueilli par Monique Lefebvre, Paris, Grasset éditions, 1976. La présente notice s’est basée sur la nouvelle édition critique dirigée par la Fondation Hartung-Bergman, et publiée par Les presses du réel, Dijon, 2016.
  5. op.cit. p. 128
  6. op. cit. p. 125. Pour atteindre la « clarté du cubisme », Hartung étudie les possibilités de la section d’or (ou nombre d’or). Cette proportion géométrique est prisée des cubistes qui l’érigent en méthode. Hartung l’utilise pour la première fois dans un dessin de 1929. Sur l’étude approfondie qu’il lui consacre, voir op. cit., p. 98, et la note 14, pp. 109-110.
  7. op. cit. p. 23
  8. Préface du catalogue de l’exposition « Hartung », édité par la Galerie Lydia Conti, Paris, 1947. L’exposition inaugurale se tint du 14 février au 8 mars 1947. Elle contenait treize peintures dont trois datées de 1946.
  9. op. cit. p. 13. Dans sa préface à l’édition critique d’Autoportrait, Thomas Schlesser souligne dans l’œuvre d’Hartung « l’expression obsessionnelle d’une connexion aux forces dynamiques de l’univers ».

Bibliographie

Hans Hartung, Autoportrait, récit recueilli par Monique Lefebvre, Paris, Grasset éditions, 1976. La présente notice s’est basée sur la nouvelle édition critique dirigée par la Fondation Hartung-Bergman, et publiée par Les presses du réel, Dijon, 2016.

Préface du catalogue de l’exposition « Hartung », édité par la Galerie Lydia Conti, Paris, 1947.

 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 
 

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