L'Œuvre du mois


décembre 2020 Art contemporain africain et de la diaspora

Pure Ali II de Godfried Donkor

Figures combatives, combattantes, témoins incarnés sur le sol américain de la traite des esclaves africains, les personnages auréolés de Godfried Donkor évoquent également le passage de ces corps vers leur marchandisation dans la société de consommation contemporaine. Pure Ali II, œuvre emblématique de la production de l’artiste, rend compte de cette traversée avec l’une de ses figures les plus célébrées : celle de Mohamed Ali.

Godfried DONKOR (Kumasi, Ghana, 1964)
Pure Ali II
1999
Collage de papier-journal et de photocopie, crayons de couleur et crayon graphite sur papier Japon
49 x 35 cm
FGA-ACAD-DONKO-0001

Provenance

Piasa, Paris, 17 novembre 2016, lot n° 15

Collage et juxtapositions

« I am the king, the king of the ring, the king of the world! I am The Greatest »1, tels sont les mots brandis et jetés à la tête de ses adversaires que prononce plus qu’occasionnellement Cassius Clay (1942-2016), mieux connu aujourd’hui sous le nom de Mohamed Ali­. « Cassius n’est pas mon nom, c’est un nom d’esclave », déclare-t-il en 19642, alors qu’il devient champion du monde poids-lourd de boxe et qu’il se convertit à l’islam, porté par le mouvement Black Muslim. Symbole de la révolte antiautoritaire, activiste, personnalité incontournable de la culture populaire et du XXème siècle, Mohamed Ali en est aussi l’une des plus ambiguës et c’est notamment son image qui habite l’œuvre Pure Ali II (fig. 1) de l’artiste Godfried Donkor (*1964).

"I am the king, the king of the ring, the king of the world! I am The Greatest"

Centrale, verticale, et reliant les éléments distincts qui composent l’arrière-plan de l’œuvre, la figure du boxeur se tient debout, prête à frapper. Mohamed Ali a-t-il les yeux rivés sur son adversaire ? Ce dernier est-il celui ou celle qui fait face à l’œuvre ? Que défend-il, qui combat-t-il et que représente-t-il ?

Ses pieds foulent un sol qui se dérobe, sur lequel on reconnaît les plans d’un navire. Ses poings et le haut de son corps sont entourés d’un fond rouge, volatil, composant la partie supérieure de l’œuvre. Tous les matériaux habilement choisis par Godfried Donkor, artiste né à Kumasi au Ghana et établi à Londres, soulignent le mouvement à l’œuvre. Le fond rouge uni, couleur exprimant une forme de violence mais aussi l'ambivalence entre la vie et la mort3, est réalisé au crayon graphite sur papier Japon, ce qui lui confère un aspect vaporeux ; la photocopie d’une page d’un ouvrage présentant la coupe transversale d’un voilier ancien, collée sur le papier, aborde la question du transport et du commerce d’esclaves de l’Afrique de l’Ouest vers les Amériques et ainsi le « Nouveau Monde » ; enfin le collage de la photographie découpée de Mohamed Ali, juxtaposée sur les deux parties de ce fond, vient unifier la composition. Le plan du navire marque une coupure nette, créant un horizon rouge sang. Il présente le moyen d’embarcation –  véritable prison flottante – ayant conduit à la présence de personnes afro-descendantes sur le sol américain et incarne la vie et la mort qui l’accompagnent.

Figure tutélaire des black British artists4, Godfried Donkor utilise des documents historiques, géographiques et sociologiques pour rendre compte de l’histoire coloniale dont le monde contemporain a hérité. Les personnages qui figurent dans ses œuvres attirent l’attention sur les stéréotypes auxquels ils sont rattachés, à savoir la réification des corps, ainsi que l’association de ces corps à l’idée de divertissement. L’artiste nous met face à ces personnes qui se sont illustrées dans le sport, la musique ou la scène, des activités où les préjugés sur la puissance des corps prévalant sur celle de l’intelligence confortaient les esprits5. La figure du boxeur revient, dès lors, de façon récurrente dans les compositions de Godfried Donkor, qu’il s’agisse de Tom Molineaux, Bill Richmond, Mohamed Ali ou encore de Mike Tyson. Comme toutes les vedettes, leur image génère de l’intérêt et aussi de l’argent. La diffusion de leurs matchs et leurs déplacements forment un ensemble commercial dont ils tirent profit.

Du commerce des personnes à celui de l’image

C’est de cette ambiguïté fondamentale dont joue l’œuvre de Godfried Donkor : du commerce des personnes et en l’occurrence des esclaves de la traite transatlantique, à celui des images et des corps, ne suit-on pas le fil rouge et continu d’un développement global que notre époque perpétuerait6 ? En d’autres termes : si l’abolition de l’esclavage a signé la fin d’un commerce abominable mettant en jeu les personnes dans leur chair, quelles sont les dynamiques dont héritent non seulement notre présent, mais également notre culture contemporaine ?

À ces questions, l’œuvre Pure Ali II répond en partie par la singularité : l’histoire de Mohamed Ali témoigne d’une expérience. Cette expérience singulière et non universalisable, contraste avec le discours d’uniformisation qui a alimenté la colonisation. « Qu'il s'agisse d'un boxeur, d'un joueur de football ou d'une pin-up, ils ont tous la même valeur dans le commerce des biens humains, depuis sa forme la plus extrême, l'esclavage, jusqu'aux variations subtiles dans le sport ou dans l'industrie du divertissement »7. En rendant visible un continuum de violences et de dérives consuméristes, qui sont parties intégrantes de l’histoire humaine, Godfried Donkor révèle à notre regard les stéréotypes dont celui-ci est imprégné.

Fig. 1 © Godfried Donkor, Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographer: Lucas Olivet
© Steve Bandoma, Fondation Gandur pour l’Art, Genève. Photographe : Lucas Olivet

Mémoire et réminiscences

La figure de Mohamed Ali et la technique du collage sont également au centre de l’œuvre Pain cotidien [sic] (from Cassius Clay series) (fig. 2) de l’artiste Steve Bandoma (*1981). L’artiste évoque dans cette œuvre l’un des grands combats qui marque la carrière de Mohamed Ali. Organisé à Kinshasa – ville natale de Steve Bandoma – en 1974, ce combat opposait Mohamed Ali à George Foreman, à l’invitation du président zaïrois Mobutu Sese Seko. Aîné de ce match, Mohamed Ali bat Foreman en huit rounds par KO, profitant de l’épuisement aussi bien physique que psychologique de son adversaire. Il redevient alors « le plus grand », The Greatest.

Steve Bandoma prend comme point de départ cet épisode historique pour donner vie à une quinzaine d’œuvres autour de Mohamed Ali. « Dans cette série Cassius Clay, je questionne le passé, parce que le futur m’inquiète. Je voulais rappeler à la mémoire collective de la jeunesse kinoise particulièrement et africaine en général, l’importance d’avoir hébergé un événement de cette envergure »8. Ravivant le souvenir de cet épisode, l’artiste met en relation un moment où le monde entier avait les yeux rivés sur le Congo. « Cette bataille jadis organisée au Stade Tata Raphaël du quartier Matonge s’est réduite de nos jours à la bataille quotidienne, loin d’être anodine, de la recherche du pain »9.

L’œuvre, composée aussi bien de visages extraits de magazines collés sur papier que d’une peinture à l’encre, présente un personnage empreint de maladresse, tentant de rattraper un Pain cotidien [sic] prenant ici la forme d’un hamburger lui ayant échappé des mains et rappelant à lui seul la culture culinaire de l’empire, les États-Unis.

Symboles de résilience

« Aucun boxeur n’a la gloire que j’ai aujourd’hui, ni ne gagne autant d’argent que moi, pourquoi ? Parce qu’ils n’ont pas d’imagination »10. C’est par cette faculté que Mohamed Ali explique encore son succès. Ainsi, si certaines personnalités embrassent par la singularité de leur parcours et leur popularité la mémoire collective d’une époque, d’autres, moins célébrées, commentent tout autant le pouvoir émancipateur de l’imagination. C’est le cas de Sophie, alter-ego et personnage récurrent de l’œuvre de Mary Sibande (*1982). Dans la photographie Her Majesty, Queen Sophie (fig. 3), la figure de travailleuse domestique, dont on reconnaît la coiffe et le tablier, est affublée d’une majestueuse robe aux drapés imposants et d'un collier en plastron en partie transformé en auréole. L’artiste elle-même joue et interprète le personnage de Sophie, crée l’ensemble des éléments qui composent les images et notamment les vêtements, pour poser devant l’appareil photo. Les paumes tournées vers le ciel et légèrement décalées l’une face à l’autre, sa stature et sa gestuelle rappellent l’iconographie chrétienne, celle qui permet aux figures de transcender leur condition et marque leur appartenance au divin.

Fille, petite-fille et arrière-petite-fille de travailleuses domestiques11, Mary Sibande rend compte de l’histoire récente de l’Afrique du Sud en parcourant la mémoire de sa propre lignée, dont l’existence a été marquée par le régime de l’apartheid, son renversement et son héritage dans la société sud-africaine contemporaine. « J’ai souhaité aborder mon histoire personnelle, et mouler le personnage de Sophie d’après mes propres traits »12, explique l’artiste qui, par ce geste intime, crée un porte-voix pour plusieurs générations. Si Sophie ferme les yeux, c’est bien pour signifier que contre la servitude, l’imagination reste un puissant moyen commun de se dérober, du moins pour un temps, à sa condition13.

Olivia Fahmy
Conservatrice Art contemporain africain et de la diaspora
Décembre 2020

© Mary Sibande

Notes et références

  1. Perrignon, Judith (production) ; Gillon Gaël (réalisation), La Grande Traversée : Mohamed Ali, Combats ; Champion du Monde, émission radio France Culture, datée du 16.07.2018, consultée le 01.10.2020 à l’adresse https://www.franceculture.fr/emissions/mohamed-ali-combats/champion-du-monde.
  2. Perrignon, Judith ; Gillon, Gaël, La Grande Traversée : Mohamed Ali, Combats ; Champion du Monde.
  3. Pastoureau, Michel ; Simonnet, Dominique, Le petit livre des couleurs, Paris, Éditions du Panama, 2005, p. 33.
  4. Parmi lesquelles on compte également Yinka Shonibare, Lubaina Himid, Hannah Black ou encore Sonia Boyce. À ce sujet, voir notamment Kerman, Monique, “Drawing Maps: History and Geography in Contemporary Black British Art”, African and Black Diaspora: An International Journal, vol. 8, n° 1, 2015, p. 15-24.
  5. Chambers, Eddie, Black Artists in British Arts. A History since the 1950s, Londres, New York, I. B. Tauris, 2014, p. 305 citant notamment Nicodemus, Everlyn, “Routes to Independence”, Routes, catalogue d’exposition [Londres, Brunei Gallery, School of Oriental and African Studies, 22.01-26.03.1999], Londres, Brunei Gallery, SOAS, 1999.
  6. Cummins, Alissandra; Thompson, Allison, “The Unnamed Body: Encountering, Commodifying, and Codifying the Image of the Black Female”, Nka Journal of Contemporary African Art, n° 38-39, novembre 2016, p. 119.
  7. Godfried Donkor, notice [Zeitz Mocaa, consultée le 01.10.2020 à l’adresse : https://zeitzmocaa.museum/artists/godfried-donkor/].
  8. Bandoma, Steve, Entretien réalisé le 23.10.2020.
  9. Bandoma, Steve, Entretien réalisé le 23.10.2020.
  10. Ali, Mohamed ; Pivot, Bernard, Apostrophes : Mohamed Ali et la revanche d’être noir, émission télévisée, Archive INA, 5 mars 1976, consultée le 01.10.2020 à l’adresse https://www.ina.fr/contenus-editoriaux/articles-editoriaux/1976-mohamed-ali-et-la-revanche-d-etre-noir/
  11. Scheffer, Anne; Stevens, Ingrid; Du Preez, Amanda, “Hysterical Representation in the Art of Mary Sibande”, de arte, n°52: 2-3, 2017, p. 5.
  12. Sibande, Mary, Entretien réalisé le 02.10.2020.
  13. Ibos, Caroline, « Les subalternes peuvent rêver : Mary Sibande et la résistance des domestiques sud-africaines », Sociétés & Représentations, n°48, 2019, p. 241.

Bibliographie

ALI, Mohamed, PIVOT, Bernard, Apostrophes : Mohamed Ali, la boxe spectacle, émission télévisée, Archive INA, 5 mars 1976, consultée le 01.10.2020 à l'adresse : https://www.ina.fr/contenus-editoriaux/articles-editoriaux/1976-mohamed-ali-et-la-revanche-d-etre-noir/

CHAMBERS, Eddie, Black Artists in British Arts. A History since the 1950’s, Londres, New York, I. B. Tauris, 2014.

CUMMINS, Alissandra, THOMPSON, Allison, “The Unnamed Body: Encountering, Commodifying, and Codifying the Image of the Black Female”, Nka Journal of Contemporary African Art, n° 38-39, novembre 2016, p. 110-120.

Godfried Donkor, notice [Zeitz Mocaa, consultée le 01.10.2020 à l’adresse : https://zeitzmocaa.museum/artists/godfried-donkor/].

IBOS, Caroline, « Les subalternes peuvent rêver : Mary Sibande et la résistance des domestiques sud-africaines », Sociétés et Représentations, n°48, 2019, p. 239-254.

KERMAN, Monique, “Drawing Maps: History and Geography in Contemporary Black British Art”, African and Black Diaspora: An International Journal, vol. 8, n° 1, 2015, p. 15-24.

NICODEMUS, Everlyn, “Routes to Independence”, Routes, catalogue d’exposition [Londres, Brunei Gallery, School of Oriental and African Studies, 22.01-26.03.1999], Londres, Brunei Gallery, SOAS, 1999.

PASTOUREAU, Michel, SIMONNET, Dominique, Le petit livre des couleurs, Paris, Éditions du Panama, 2005

PERRIGNON, Judith (production), GILLON, Gaël (réalisation), La Grande Traversée: Mohamed Ali, Combats ; Champion du Monde, émission radio France Culture, datée du 16.07.2018, consultée le 01.10.2020 à l’adresse https://www.franceculture.fr/emissions/mohamed-ali-combats/champion-du-monde.

SCHEFFER, Anne, STEVENS, Ingrid, DU PREEZ, Amand, “Hysterical Representation in the Art of Mary Sibande”, de arte, vol. 52, n°2-3, 2017, p. 4-28.

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